Euthanasie : l’impossible débat?

« Ouvrir le débat sur l’euthanasie. » Le souhait est sur beaucoup de lèvres. De la défense de Nicolas Bonnemaison aux dirigeants de l’ADMD (Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité) en passant par quelques hommes et femmes politiques, le mot revient. Ouvrir le débat.

Prenons-les au mot. Organisons un débat, un vrai. Appelons les contradicteurs sur le devant de la scène. Convoquons toutes les parties concernées. Et écoutons-les. Ne les interrompons pas, accordons à chacun un temps pour exprimer leurs opinions, de partager leur vécu, d’exposer leurs craintes. Demandons à chacune de rester pendant que l’autre parle et de ne pas l’interrompre. Partons du principe qu’ils ont tous quelque chose à nous dire.

maintendue

Qui sera donc appelé à parler?  L’ADMD, d’abord – qui n’a du reste nul besoin d’être appelée pour donner son avis. Ses membres expriment des angoisses souvent sincères. Écoutons-les. Mais il ne sont pas les seuls protagonistes du débat. Il y a tous ceux qui ont été confrontés un jour à l’euthanasie, dans un sens ou dans l’autre. Ceux qui ont supplié le médecin d’abréger les souffrances jugées insupportables d’un proche. Ceux qui ont appris que leurs proches étaient morts sans avoir eu le temps de leur dire au revoir et qui soupçonnent depuis qu’une injection a hâté le décès. Il y a aussi les soignants, les médecins, infirmiers, aides-soignants, confrontés quotidiennement à la souffrance et à la mort. Ceux qui travaillent en gériatrie ou en cancérologie n’ont pas les mêmes expériences que ceux qui exercent en unités de soins palliatifs. Tous sont à entendre. Autres témoins : les familles de patients tétraplégiques ou dans un état végétatif. Ceux qui ne supportent pas les contraintes imposées par l’état de leurs proches. Ceux qui ne veulent pas qu’on débranche un mari, une sœur, une fille dans un état végétatif et irréversible,  qui portent sur eux le poids suspicieux d’une société qui ne comprend pas leur choix et qui craignent que la pression pour l’euthanasie de leurs proches s’accentue. Et puis, parmi ceux qui monteront sur scène pour participer au débat, les handicapés eux-mêmes. Par exemple, Philippe Pozzo di Borgo, partisan de l’euthanasie avant l’accident qui l’a rendu tétraplégique.

Après les avoir entendus, une question se posera alors. Comment concilier dans la loi le respect de la volonté des uns et le respect de la volonté des autres? Si la loi doit évoluer en fonction des desiderata personnels (« mon choix, mon droit, une loi »), pourra-t-elle concilier l’autorisation de l’euthanasie dans des cas particuliers et le maintien de garde-fous fermes qui empêcheront les euthanasies sans consentement?

Il sera alors temps d’aller regarder ce qui se fait ailleurs, dans les pays où l’euthanasie est légale. L’exemple de la Belgique et des Pays-Bas, où les critères d’autorisation s’élargissent années après années. Les dernières statistiques disponibles montreront que la légalisation n’a pas fait disparaître les euthanasies non déclarées et que, pire, celles-ci constituent un tiers des euthanasies réellement effectuées.

En réalité, l’exploit serait de parvenir à ce stade sans noms d’oiseaux ni insultes, sans tentatives de discréditer la parole contraire. Les derniers jours nous montrent qu’au nom du respect du libre choix de chacun, il est possible de défendre aussi bien la légalisation de l’euthanasie – pour respecter l’avis de ceux qui pensent avoir le droit de décider du moment de leur mort – que le maintien de son interdiction absolue – pour respecter l’avis de ceux qui ne s’estiment pas maître de la vie des leurs proches – fussent-ils agonisants ou dans un état végétatif. L’organisation d’un débat sur l’euthanasie dans les termes où celui-ci se pose actuellement ne peut conduire qu’à une impasse. Soit l’une des parties s’impose par sa présence et interdit à ceux qui ne sont pas d’accord de s’exprimer, soit le débat explore toutes les facettes de l’euthanasie et les revendications des uns et des autres paraîtront inconciliables.

Une des sorties possibles de l’impasse pourrait être de centrer la réflexion non sur la notion de droit individuel mais sur celle de dignité de la fin de vie. Le plaidoyer pour la refondation de la médecine du docteur Anne-Laure Boch va dans ce sens.


« Le problème est de remettre en perspective, à chaque intervention diagnostique ou thérapeutique, les moyens engagés et le projet de vie de la personne. Si on s’astreignait systématiquement à cet exercice, on se rendrait compte que beaucoup de traitements sont inutiles, futiles voire cruels eu égard à la situation du malade. Au lieu de se focaliser sur la durée de la vie, forcément limitée, on s’occuperait de sa qualité. »


Les opposants à l’euthanasie ont souvent le tort de nier l’angoisse de la mort,  d’une agonie qui n’en finit plus et d’une souffrance qui se prolonge. Repenser le soin, repenser le rapport du corps médical à la vie et à la survie, repenser l’utilisation de la technique, tout cela pourrait permettre de concilier une prise en compte de ces angoisses et le respect du serment d’Hippocrate : «  je ne provoquerai jamais la mort délibérément »

Bookmarquez le permalien.

2 Comments

  1. Merci pour cette réflexion sur ce sujet si délicat.

  2. Il me semble qu’on gagnerait aussi à appliquer les lois existantes avant d’en créer de nouvelles. Dans les faits, la loi de 1999 sur l’accès aux soins palliatifs comme la loi Leonetti sont peu appliquées (et je ne parle même pas de la loi Kouchner sur le consentement libre et éclairé…)
    On pourrait commencer par leur donner une chance ; au lieu de cela on fait comme si elle n’étaient pas suffisantes. On n’en sait rien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>