Traduire la Bible

Cet article se veut une brève introduction aux problématiques et difficultés des traductions bibliques. Il sert aussi d’introduire à la partie « La Bible et ses langues » du site.

Toute traduction est une entreprise difficile. Le traducteur est confronté à des choix. Faut-il traduire la lettre du texte ou son esprit? Doit-il coller le plus possible à la syntaxe du texte original, en reproduire les figures de styles et jeux phonétiques et lexicaux? Comment rendre des concepts, idées et notions prégnants dans la langue-source mais ignorés de la langue-cible? Toutes ces difficultés se sont posées aux traducteurs dès les premières traductions de la Bible. En traduisant les livres hébraïques en grec, les Septante faisaient passer la parole de Dieu d’un univers culturel sémitique à un univers indo-européen, avec toutes les conséquences liées aux différences culturelles, linguistiques, religieuses entre les deux univers. La diffusion de la Bible dans l’Empire romain s’est heurtée aux mêmes phénomènes lors des différentes entreprises de traduction des textes bibliques, depuis l’hébreu et l’araméen (pour certains des livres dits grecs que Jérôme a traduits depuis un original araméen aujourd’hui perdu) de l’Ancien Testament et le grec, fortement teinté de sémitismes, du Nouveau Testament.



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La principale difficulté est l’originalité du Dieu de la Bible. C’est un Dieu unique qui aime son peuple et que son peuple aime, craint, fuit, selon les moments. Dieu et le peuple de la Bible interagissent, si on peut dire. Le Dieu de la Bible n’est pas une divinité distante exigeant que le peuple satisfasse à tous les rituels prescrits sous peine de faire tomber sur lui sa colère et ses châtiments. Or le lien d’amour envers les divinités et le peuple religieux est absente des religions grecque et romaine. Les langues grecque et latine ont donc dû adapter le vocabulaire religieux auquel elles avaient recours pour exprimer leurs propres réalités religieuses aux nouveautés fondamentales apportées par le judaïsme et, à plus forte raison, par le christianisme. Souvenons-nous de nos cours d’histoire (ou de latin et de grec) sur Athènes et Rome, et mesurons le choc qu’a été pour les locuteurs grecs et romains l’apparition chez eux d’une religion parlant d’un Dieu fait homme, mort crucifié et ressuscité.

Devant le constat de ce décalage, que faire? Les traducteurs ont eu plusieurs options. Réutiliser des mots déjà employés dans la langue-cible (le grec ou le latin) en en modifiant le sens a été la plus employée. C’est ce qui s’est produit avec le grec ὁ θεός et le latin deus (« dieu, divinité ») qui sont passés de noms communs à noms propres – Θεός et Deus – pour désigner le Dieu unique. De même, le latin templum, qui, dans son sens le plus large, désignait le bâtiment réservé au culte d’une divinité, a été choisi pour désigner le temple de Jérusalem. Cependant, tous les termes ne s’y prêtaient pas. Par exemple, l’hébreu cherubim a été jugé tellement intraduisible qu’il a été simplement translittéré – et non traduit – en Χερουβίμ (cf He, 9, 5). De même, l’évangéliste Matthieu (5, 22) choisit de ne pas traduire l’expression hébraïque « geï ben » et la translittère en ἡ γέεννα, mot que le latin (gehenna) et le français (« géhenne ») ont importé à leur tout. Les calques des langues-cibles ne sont pas uniquement des calques de mots mais aussi des calques de tournure. Ainsi, l’hébraïsme célèbre « cantique des cantiques » ou « vanité des vanités » a été conservé tel quel en grec, puis en latin, et est parvenu jusqu’à nous. Au lieu de traduire et de dire « le plus grand des cantiques » ou « la plus grande des vanités », nous employons encore les expressions « cantique des cantiques » et « vanité des vanités ».

La deuxième difficulté que rencontre le traducteur biblique est la précision et l’exactitude théologique de la traduction. Le texte traduit n’est pas n’importe lequel : c’est la parole de Dieu. Le choix des mots et des tournures est l’objet d’une attention constante pour éviter les ambiguïtés susceptibles de faire naître des interprétations par trop divergentes, de nature à favoriser les hérésies. Au cœur des combats contre les hérésies des troisième et quatrième siècles de notre ère se trouvaient la lecture et les traductions des textes bibliques. L’absence d’une traduction de référence de la Bible en latin et les difficultés du travail de Jérôme à s’imposer comme version de référence était l’un des facteurs favorisant l’apparition des hérésies, chacun pouvant utiliser une traduction soigneusement retaillée par ses soins.

Ces deux problématiques et difficultés ne sont pas propres aux débuts du christianisme. Les missionnaires partis évangéliser l’Amérique, l’Asie ou l’Afrique ont rencontré exactement les mêmes quand ils ont dû traduire en chinois ou en massachussetts les livres bibliques – avec les avantages et les inconvénients d’un passé de mille cinq cent ans de traduction et d’exégèse. Aujourd’hui encore, traductions catholiques et traductions protestantes de la Bible en chinois n’emploient pas les mêmes mots pour désigner Dieu. Les catholiques emploient Tianzhu et il existe trois traductions différents dans les bibles protestantes, Shen (l’Esprit suprême ou les Esprits), Shengdi (le Souverain sacré) et Tian (le Ciel) [1].



[1] Cf Joseph Dehergne, « Travaux des jésuites sur la Bible en Chine » in Le siècle des Lumières et la Bible, Yvon Bélaval et Dominique Bourel (dir.), éd. Beauchesne, Paris, 1986.

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One Comment

  1. Passionnant ! (et limpide et abondant)

    J’attends avec impatience les autres articles :D :D

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