L’homme-démiurge et l’infertilité

Cet article a été initialement publié sur Cahiers Libres.

La maternité ? Un choix. Un enfant ? Si je veux, quand je veux. Quarante ans plus tard, les slogans n’ont rien perdu de leur actualité et sont au cœur des argumentaires déversés dans tous les médias suite à la suppression de la notion de détresse des conditions d’accès à l’IVG. Tout n’est pas aussi simple. Les médecins estiment que 15 à 20 % des couples connaissent actuellement des difficultés pour concevoir un enfant. Ça fait donc un couple sur cinq ou six pour qui la fertilité n’est pas un choix. Un couple sur cinq ou six qui fait le choix de vouloir être parent mais qui ne pourra jamais faire le choix d’être parent biologiquement. Il y en a forcément dans notre entourage, dans votre entourage. Ces couples sont là, silencieux, à attendre que les voix qui hurlent le plus fort daignent avoir un mot pour eux et leur souffrance. Et ils attendent, encore et toujours.

Après tout, aujourd’hui, quand on veut un enfant, on peut, n’est-ce pas ? PMA, FIV, adoption, les solutions ne manquent pas. Il est d’ailleurs très révélateur d’aller faire un tour sur les innombrables forums dédiés à la maternité. Les salons consacrés à l’infertilité tournent autour de deux thèmes : les solutions techniques pour concevoir et l’adoption. Qu’une femme ne pouvant pas concevoir vienne écrire sa douleur, dire son chagrin, crier sa colère et sa révolte, demander à être entendue alors qu’elle ne veut pas faire appel à la médecine : elle sera au mieux ignorée, au pire critiquée. De quoi se plaint-elle si elle refuse les solutions que la technique lui propose ? Vous allez me dire qu’Internet n’est pas la réalité. Si, il en est hélas le triste reflet. La réalité est que les couples infertiles sont priés de se taire et de souffrir en silence. Quand ils s’expriment, ils contrarient beaucoup de monde. Ils sont la preuve vivante de ce que la fertilité n’est pas automatique et de ce qu’être parent ne s’obtient pas en claquant des doigts à partir du moment où on l’a décidé. Les débats sur l’adoption par des couples homosexuels et la GPA leur remuent les entrailles mais qu’importe. Leur voix discordante sur la fertilité est délégitimée. Et le refus d’entendre leur souffrance ne vient malheureusement pas que des partisans de la loi Taubira, de l’extension de la PMA aux couples homosexuels et de l’autorisation de la GPA. La Manif pour Tous a commis une pancarte que beaucoup de couples susceptibles d’adhérer à ses thèses ont prise comme un couteau remué dans une plaie à vif : le jour de la fête des mères, la pancarte en question proclamait que “la maternité n’est pas automatique”, avec un raffinement de bon goût dans le choix de l’illustration.

La réduction de l’infertilité à ces solutions révèle un aspect inquiétant de notre époque. L’homme-démiurge se prend pour Dieu et son fantasme de toute-puissance le conduit à vouloir avoir prise sur tout, y compris la nature. Devenu Dieu-créateur, il entend imposer à quiconque de le devenir à son tour. Ce fantasme de toute-puissance prend la forme de la technique érigée en solution ultime à tout. La technicisation à outrance de la société – y compris de ce qui touche au plus profond et au plus intime de l’humain – annihile chez l’homme démiurge toute capacité d’empathie. Tout-puissant, il n’a plus conscience de ses limites et n’accepte pas que d’autres aient encore conscience des leurs. Il lui devient ainsi impossible de comprendre pourquoi et comment une femme qui n’arrive pas à mener ses grossesses à bout refuse l’adoption, tout en ayant l’agrément, parce qu’elle n’arrive pas à faire le deuil d’un enfant biologique. Il ne peut pas comprendre pourquoi les couples pleurent d’être exclus du renouvellement des générations et de la perpétuation de l’humanité. L’homme-démiurge devient un homme-robot qui perd une partie des caractéristiques distinctives de l’humanité, la capacité à sentir, à partager les sentiments et les émotions de ses semblables (en grec, παθεῖν, d’où les mots français “sympathie” et “empathie”). Dès que le sujet de l’infertilité pointe le bout de son nez, l’homme-démiurge apparaît et se multiplie pour répandre sur la terre la bonne nouvelle de l’injonction de soumission à la technique. S’il a encore gardé trace de la fonction “empathie” avec laquelle il est né, il proposera aux couples infertiles d’adopter, confondant “possibilité” et “obligation”, “vocation” et “palliatif”. En vidant l’homme de toute capacité à ressentir et à aimer, l’homme-démiurge a aussi créé l’enfant-objet. Réduit à une production technique, l’enfant n’est plus un être humain en devenir, il est chosifié. Il n’est désormais rien de plus qu’un bien qu’un ou deux adultes peuvent décider d’acquérir et réclament à corps et à cris. Et puisque les uns le peuvent, partant du principe que “quand on veut, on peut”, ils sont incapables d’admettre qu’il est encore des hommes pour refuser de sacrifier à la religion de l’homme-Dieu, au culte de la toute-puissance et à la déesse Technique.

L’homme-démiurge est partout. Mais il n’est pas seul. Il existe encore, heureusement, des hommes et des femmes capables de sympathie et d’empathie, capables de s’asseoir et de pleurer avec ceux qui pleurent, capables de ne pas tenter d’éponger immédiatement la souffrance et la détresse de leurs amis. Les couples infertiles les remercient infiniment de leur présence auprès d’eux. Ils aimeraient que la sphère du débat public et la classe politique en comportent beaucoup plus.

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4 Comments

  1. Oh ! Combien vrai :’(
    Merci.

  2. Merci pour vos mots, qui révèlent ces maux secrets, cachés, difficiles à porter et à partager. Pour aider à mieux les regarder et les accueillir.

  3. Bonjour !

    Je découvre votre blogue, via « Les Cahiers libres ».

    Merci pour cet article(et les autres) ! A ce sujet, Jacques Ellul disait que « ce n’est pas l’usage de la technique qui asservit, mais le sacré transféré à la technique ». Un « sacro-saint sacré » qui exige que l’on lui sacrifie tout(la dignité humaine, la vie)sur l’autel de ce « Moloch » moderne(Lévit.18v21).

    A noter que cette propagande du « démiurge » se retrouve jusque dans les livres de plage ou de guerre, tel le « Inferno » de Dan Brown(publié l’an dernier) ! Bigre !

    Bonne suite à vous !

    En Christ,

    Pep’s

  4. (Je voulais dire : « livres de gare », et non « de guerre ». Mais c’est tout comme : c’est bien une guerre ?)

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