Bartholomée Ier et l’écologie

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Le discours tenu vendredi dernier à l’Institut catholique de Paris par l’un des principaux représentants orthodoxes, le patriarche Bartholomée Ier de Constantinople, n’est pas une surprise pour qui connaît les prises de position de celui-ci. Déjà, en novembre 2011, le patriarche avait adressé aux organisateurs des 1ères Assises chrétiennes de l’écologie un message qui n’a, deux ans plus tard, rien perdu de son actualité.

En effet, ce qui pousse le Patriarcat Œcuménique, depuis plus de deux décennies, à investir toute son énergie en faveur de la protection de la nature, découle d’une perception holistique que nous nous faisons du monde, de l’environnement, de la faune et de la flore. Les sociétés industrialisées en plus de cloisonner les villes, d’urbaniser l’espace, ont aussi cloisonné l’homme en le séparant progressivement de la création, dont il fait intégralement partie. S’étant entouré de hautes murailles, s’en est suivi un aveuglement tel, qu’il se considère le cœur même de son monde, où la mort de Dieu n’a pas uniquement entraîné la disparition de l’homme, mais aussi la destruction de la nature.

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Par ailleurs, dans le contexte d’une crise économique persistante, la tentation est grande de vouloir sacrifier sur l’autel de la rigueur les considérations environnementales. Or, cet engagement en faveur de la nature ne peut souffrir une suspension, aux couleurs de défaite. Car dans l’altérité que nous mentionnions plus haut se cache aussi notre vocation même de chrétien, à savoir, accueillir l’Autre, que ce soit sous la forme de l’humanité ou de la nature, en tant qu’il est porteur des signes d’une génération divine, dans le déploiement des actions créatrices de Dieu.

Les mots étaient forts. L’analyse de la place du souci de l’environnement en période de crise frappait par sa justesse, tant elle s’appliquait à tous les programmes gouvernementaux, de droite comme de gauche.


Crise environnementale et vie de foi

Le discours tenu vendredi dernier va encore plus loin et appelle à un changement de modèle économique, un changement aux allures de révolution mentale. Mais ce n’est pas un simple programme politique ou une redite des articles de La Décroissance (journal que je conseille par ailleurs à tous ceux qui veulent s’informer réellement sur les limites de la croissance et les dégâts causés par celle-ci). Il est une contribution majeure apportée à une théologie de la création, domaine de réflexion auquel que les papes Benoît et François ont appelé à s’atteler. Bartholomée Ier en pose les jalons dès le début.

De là découlent les défis spirituels que nous lance, aujourd’hui, la crise environnementale. Nous nous pencherons ce soir sur quatre problèmes cruciaux : la surexploitation des ressources naturelles, le consumérisme, le gaspillage et la pollution. Nous les aborderons d’un point de vue spirituel en évoquant la sacramentalité du monde, l’attitude eucharistique, l’ethos ascétique et l’esprit de solidarité qui découlent de notre foi chrétienne.

Comme le rappelaient Jean-Paul II, Benoît XVI et François, les chrétiens ne peuvent pas aborder les questions environnementales sous le seul angle matériel. Nous sommes invités à les ancrer dans notre vie de foi, vie de prière, vie liturgique, vie sacramentelle, vie communautaire. Le patriarche de Constantinople précise et détaille son analyse.

L’environnement naturel ne doit jamais être considéré de manière étroite, mais dans une perspective beaucoup plus large. Une vision spirituelle du monde matériel l’envisage toujours en relation avec le Créateur, ce qui n’est pas sans conséquences pour notre appréciation chrétienne de problèmes environnementaux tels que la menace de la surpêche océanique, la désertification, l’endommagement des récifs coralliens ou la destruction de la faune et de la flore. Cette vision spirituelle du monde nous dicte le respect de la création de Dieu, puisque notre rapport aux choses matérielles reflète nécessairement notre rapport à Dieu. Notre sensibilité spirituelle vis-à-vis de la création matérielle reflète clairement la sacralité que nous réservons aux choses célestes. Malheureusement, dans notre théologie scolaire, nous avons été amenés à considérer les sacrements d’une manière étroite, en les réduisant à des rituels religieux communautaires. Or, à notre époque de la crise environnementale, il est indispensable d’étendre le principe sacramentel au monde entier afin de reconnaître ainsi que rien dans la vie n’est séculier ni profane.

La force de Bartholomée Ier est d’envisager immédiatement les objections qu’une telle affirmation ne manquera pas de susciter et d’y répondre immédiatement.

Ce n’est bien évidemment pas une vision panthéiste du monde, puisqu’il ne s’agit pas d’envisager la création comme divine, de considérer que tout est dieu et que dieu est tout, et de ce fait, vouer un culte à la nature. Dans le christianisme, il existe une distinction claire et nette entre la création et le Créateur. Il s’agit plutôt d’une approche que nous pourrions qualifier de panenthéiste, qui consiste à voir Dieu en toute choses et toutes choses en Dieu.

La réponse des chrétiens à la crise environnementale ne peut donc pas être uniquement matérielle.

Cette vision de la création nourrie par notre expérience liturgique permet d’envisager la question environnementale de manière nouvelle et de formuler une réponse appropriée en reconnaissance du don de la création matérielle qui implique une utilisation responsable et adéquate du monde créé.

La réflexion de Bartholomée Ier s’ancre évidemment dans la tradition spirituelle orthodoxe. Elle est malgré tout compatible avec les réflexions catholiques sur le sujet et les pistes suggérées par le patriarche ne le sont pas exclusivement aux fidèles orthodoxes.


Convergences avec l’objection de croissance

Toute la suite du discours mériterait d’être citée ici pour sa profondeur, sa lucidité, sa pertinence. En voici les principaux points forts.

L’exploitation abusive des ressources du monde n’est que la répétition du « péché originel » d’Adam et ne correspond nullement à l’attitude eucharistique que nous devons entretenir face à ce merveilleux don de Dieu. Ils sont le résultat de l’égoïsme et de l’avidité qui provient d’une aliénation de Dieu et d’un abandon d’une vision sacramentelle du monde. C’est le péché de l’homme qui a introduit la distinction entre le sacré et le profane, et qui a relégué ce dernier au domaine du mal et l’a livré en proie à l’exploitation.

L’exploitation illimitée des ressources naturelles conduit au consumérisme qui est si caractéristique de notre monde contemporain ainsi transformé en société de convoitise. En effet, celui-ci ne consiste pas à satisfaire les besoins vitaux de l’homme, mais ses désirs sans cesse grandissants et sans fin que cultive notre société de consommation, qui fait de la richesse une idole et qui promeut l’acquisition et l’accumulation de biens. L’exploitation des richesses naturelles qui découle de l’avarice et de la luxure, et non de besoins vitaux, crée un déséquilibre dans la nature qui n’arrive plus à se renouveler, comme en témoigne les problèmes de la surpêche, de surproduction agricole, de déforestation et de désertification. Une telle surexploitation des ressources naturelles reflète non seulement un manque d’intelligence, mais constitue également un grave problème éthique. Face à une telle attitude égoïste, la religion ne peut se taire et s’abstenir de rappeler les vérités éternelles et d’alerter les membres de la société des dangers qu’ils encourent.

Or, nous oublions trop souvent que l’homme n’est pas seulement un être logique ou politique, mais qu’il est avant tout une créature eucharistique, capable de gratitude et dotée du pouvoir de bénir Dieu pour le don de la création.

Ainsi, par le jeûne, nous reconnaissons que « la terre est au Seigneur » (Ps 24, 1) et qu’elle ne nous appartient pas pour qu’on l’exploite, la consomme ou la contrôle. Elle doit toujours être partagée en communion avec les autres et rendue à Dieu avec action de grâce. Jeûner c’est apprendre à donner, et pas seulement à renoncer. C’est apprendre à rentrer en contact et non à se séparer. C’est faire tomber les barrières de l’ignorance et de l’indifférence à l’égard de son prochain et de son monde. C’est restaurer la vision originelle du monde, tel que Dieu l’a voulu, et discerner la beauté du monde, tel que Dieu l’a créé. C’est offrir un sens véritable de libération de la cupidité et de la contrainte. En effet, le jeûne corrige efficacement notre culture basée sur le désir égoïste et le gaspillage insouciant.

En commentant ce discours dans La Vie, Olivier Nouaillas faisait remarquer qu’il avait des accents que ne renieraient pas les tenants de la décroissance (ou de l’objection de croissance, le terme « décroissance » étant l’objet de vifs débats). Et, de fait, Bartholomée Ier critique le « toujours plus », principe qui est la base et l’essence de notre système économique. L’idée de croissance ne porte pas autre chose en elle : la corrélation de la bonne santé de l’économie et de l’augmentation du PIB érige le « toujours plus de productivité » au rang de divinité à laquelle obéir sous peine d’en subir les lourdes conséquences.

Nous sommes malheureusement pris au piège des cercles tyranniques créés par la nécessité d’une augmentation constante de la productivité et de l’offre de biens de consommation. Ce qu’il faut, c’est un changement radical dans la politique et l’économie, qui souligne la valeur unique et fondamentale de la personne humaine, plaçant ainsi un visage humain sur les concepts de l’emploi et de la productivité. Il est donc urgent, et ceci est de notre devoir, de cultiver dans notre société une culture de solidarité.


Une crise spirituelle globale

La conclusion à laquelle parvient Bartholomée Ier rappelle les propos de Benoît XVI et François sur la crise que vit notre monde, crise qui n’est pas d’abord économique ou environnementale mais spirituelle et morale.

La crise à laquelle notre monde est confronté ne se résume pas à une crise environnementale. Cette crise est avant tout spirituelle, puisqu’elle concerne notre façon d’envisager ou d’imaginer le monde. En se coupant de Dieu, l’humanité se coupe aussi de son prochain et de son environnement, et de ce fait, l’individualisme et l’utilitarisme nous conduisent à abuser de la création sacrée et nous mènent à l’impasse écologique contemporaine. Ayant perdu de vue la relation qui existe entre le Créateur et sa création, l’humanité a cessé d’être le prêtre et l’économe de la création et s’est transformée en un tyran qui abuse de la nature. Dès lors, l’homme traite sa planète de manière inhumaine et impie précisément parce qu’il ne la considère plus comme un don reçu d’en haut, comme un don reçu de Dieu. C’est pourquoi, avant de pouvoir traiter de manière efficace les problèmes de notre environnement, nous devons changer notre vision du monde. Sinon, nous ne faisons que traiter les symptômes et non leurs causes. Par conséquent, la question de l’environnement est indissociable de la question religieuse.

Et le patriarche de Constantinople de rappeler la déclaration commune que Benoît XVI et lui avaient fait connaître le 30 novembre 2006 lors du voyage du pape en Turquie.

Devant les grands dangers concernant l’environnement naturel, nous voulons exprimer notre souci face aux conséquences négatives pour l’humanité et pour la création tout entière qui peuvent résulter d’un progrès économique et technologique qui ne reconnaît pas ses limites. En tant que chefs religieux, nous considérons comme un de nos devoirs d’encourager et de soutenir tous les efforts qui sont faits pour protéger la création de Dieu et pour laisser aux générations futures une terre dans laquelle elles pourront vivre


Pour une théologie de la création

Les tout derniers mots de Bartholomée Ier sont un appel au développement de la pensée chrétienne sur l’environnement et à l’approfondissement d’une théologie de la création.

Dans cette perspective, une alliance entre l’écologie contemporaine, en tant que recherche scientifique pour la protection et la survie de l’environnement naturel, et la théologie, en tant que réflexion métaphysique sur des sujets religieux, est nécessaire pour cerner la profondeur spirituelle des questions cruciales de notre temps. C’est pourquoi nous vous invitons tous, vous qui êtes déjà sensibilisés à ces questions, à promouvoir l’idée de la nécessité d’une résolution transdisciplinaire et synergique de ces défis auxquels notre planète fait face aujourd’hui.

Ce travail est d’autant plus nécessaire que de trop nombreuses personnes sont très sincèrement convaincues que l’Église et les confessions chrétiennes n’ont rien à dire et ne disent rien sur les enjeux environnementaux de notre époque, voire même qu’elles encouragent le saccage de la planète au nom d’une interprétation erronée de Genèse 1, 28, « Soyez féconds et multipliez-vous, remplissez la terre et soumettez-la. » (Nouvelle traduction liturgique officielle de la Bible). Creuser les enjeux théologiques de la protection de la Création, faire connaître les engagements chrétiens en faveur de l’environnement, répondre aux objections traditionnelles sur le christianisme et l’environnement, tout cela peut apparaître comme une lourde tâche. C’est aussi un moyen de redonner du sens à un monde qui en manque.


Le discours de Bartholomée Ier est disponible en intégralité sur le site de La Vie.

À lire également, toujours sur le site de La Vie, le compte-rendu de la visite du patriarche de Constantinople à Paris par Olivier Nouaillas.

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