Soyons précis

Les réseaux sociaux se sont affairés hier pour démontrer que la « théorie du genre » existait réellement et qu’elle n’était pas une rumeur. Et le moins qu’on puisse dire est que toutes les preuves utilisées pour cette démonstration n’étaient pas convaincantes. Elles avaient en commun une confusion sémantique entre plusieurs termes ne recouvrant pas les mêmes réalités et faisant l’amalgame entre des théories extrémistes et des processus tout à fait normaux dans la recherche scientifique.

Signifiant et signifié

dahu

Il ne suffit pas d’accoler un signifiant à un signifié pour que le signifié devienne une réalité matérielle. L’existence dans la langue française du signifiant « dahu » n’implique pas l’existence d’un animal sauvage vivant dans les montagnes et ayant deux pattes plus courtes que les autres. Elle n’implique qu’une représentation mentale du dit animal sauvage – représentation mentale qui reste du domaine de l’imaginaire. Il en va de même avec la « théorie du genre ». L’emploi de cette expression par les uns ou les autres ne saurait constituer une preuve de l’existence d’une telle théorie. Il prouve seulement qu’un objet mental pas toujours très net est classé sous l’étiquette « théorie du genre ». Un ou plusieurs objets mentaux, pourrait-on d’ailleurs faire remarquer, car il n’est pas certain que les hommes et femmes politiques, les militants LGBT et les militants LMPT qui emploient l’expression accolent le signifiant au même signifié, voire même aient compris ce que sont réellement les études de genre, ce qui complique le débat car le signifié « théorie du genre » devient alors un objet protéiforme, toujours changeant ou mouvant, qu’on ne peut plus définir précisément.

Théorie, « theory », questions et réunions

Le flou autour de cet objet mental s’épaissit à l’observation des preuves apportées pour prouver que la théorie du genre existe réellement. Là encore, l’amoureux de la précision langagière sursaute et s’étrangle. Sont en effet proposés comme preuve de l’existence de la théorie du genre, pêle-mêle, des scanners de manuels scolaires résumant les points de vue les plus contestés des études de genre, des articles de journaux expliquant que « la question du genre » est introduite dans l’enseignement ou une affiche punaisée dans une crèche annonçant une réunion sur le genre. Et la confusion de subsister entre question, discussion, débat, étude et théorie. Une théorie est une construction intellectuelle organisée en système et vérifiée par un protocole expérimental. (J’arrête là tout de suite ceux qui craignent que leurs enfants soient transformés en cobayes pour les besoins d’un protocole expérimental quelconque : les protocoles d’analyse en sciences humaines peuvent très bien porter sur des données préexistantes mais à trier. Il y a des protocoles en histoire, en archéologie, en langue, bref, dans des disciplines qui ne nécessitent pas qu’on monte une étude de toute pièce avec des personnes transformées en cobayes pour les besoins de la cause.) Le terme anglais « theory », cause de toutes les confusions, désigne l’étude systématique, de manière ouverte et sans préjugés, d’une matière ou d’un champ d’études. « Gender theory » est le synonyme de « gender studies », de même qu’il existe un champ disciplinaire nommé « literary theory », qu’il ne viendrait à l’idée de personne de prendre pour une idéologie quelconque. D’ailleurs, l’existence d’un champ d’études ainsi nommé autorise qui veut (parmi les chercheurs, de préférence, afin d’avoir des arguments solides à l’appui) à remettre en question la pertinence de la notion de genre / gender.

Je ne sais si introduire la « question du genre » dans les programmes de lycée était ce qu’il y avait de plus pertinent, particulièrement quand les publics visés sont des adolescents qui se cherchent et que cette période de questionnement intense peut facilement fragiliser, mais il n’en reste pas moins que ce qui est désigné par l’expression « question du genre » n’est pas – et ne sera jamais – la théorie de l’indifférenciation sexuelle ou de l’existence d’un sexe neutre. Présenter la question du genre, c’est expliquer comment et à partir de quelles réflexions le concept de genre a été créé, quelle est aujourd’hui la réalité de ce champ d’étude, quelles sont les théories auxquelles les uns et les autres sont parvenus, et surtout que tous les chercheurs ne sont pas d’accord sur le sujet et qu’il existe de nombreuses théories qui s’opposent parfois radicalement. Par principe, une question est un domane ouvert dont chacun peut s’emparer avec ses propres observations. La question du genre abordera par exemple le thème des stéréotypes, la manière dont ont été construites les notions de virilité et de féminité, dont elles ont varié autour des siècles. Le champ disciplinaire est tellement complexe qu’il peut paraître vain de vouloir en proposer un résumé fidèle et qui ne se prête à aucune caricature à des élèves de lycée, dont le nombre d’heures consacrées à chaque matière au programme est régulièrement réduit.

De même, il n’y a pas de raisons particulières de s’indigner à la vue de la mention d’une réunion sur le genre destinée aux parents d’enfants en crèche. L’existence de cette réunion n’est pas la preuve absolue et définitive de ce que les enfants de cette crèche vont être formatés pour devenir des êtres asexués. Il vaut mieux attendre et se procurer un compte-rendu de la réunion pour savoir exactement ce qui a été dit et demander si le programme éducatif de la crèche est sous-tendu par une théorie quelconque, et si oui, demander laquelle.

N’en rajoutons pas

L’objet de ce billet n’est pas de dire qu’il n’y a pas de raison de s’inquiéter. Les positions de Peillon sur le rôle de l’Éducation nationale et sa volonté d’arracher les élèves à tous les déterminismes familiaux sont sources d’inquiétudes légitimes. L’existence de théories extrémistes prônées par les figures les plus radicales du mouvement LGBT, celles qui affirment par exemple qu’une lesbienne n’est pas une femme, ou celles selon lesquelles le sexe est entièrement une construction sociale et ne dépend d’aucun paramètre biologique, est réelle. Le choix de certains manuels scolaires de ne retenir des très nombreux apports des études de genre que les conclusions les plus extrêmes – et les plus contestées – n’est pas spécialement rassurant. (Là encore, je m’adresse aux parents : rassurez-vous, les enseignants passent leur temps à critiquer les manuels scolaires et n’hésitent pas à préparer leurs propres supports de cours si ceux du manuel leur semblent aberrants.)

S’il convient d’être vigilant face à ces théories, elles ne sont pas pour autant les conclusions auxquelles arrivent et devraient arriver automatiquement tous les chercheurs qui ont eu un jour recours à la notion de genre ou dont les travaux portent sur une branche particulière des études de genre. La remise en cause de la distinction biologique entre homme et femme n’est pas un prérequis obligatoire de tout travail scientifique sur le genre.
Les sujets d’inquiétude sont réels. N’en rajoutons pas. Il est possible – et même souhaitable – de déconstruire certains stéréotypes sur la manière dont les hommes et les femmes devraient se comporter et mener leur vie sans nier la réalité biologique qui a assigné dès la conception à l’immense majorité de l’humanité l’un ou l’autre des sexes.

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10 Comments

  1. Excellente analyse, qui permet d’y voir plus clair sans les exagérations et diabolisations des deux camps. Merci !

  2. Bravo pour ce travail précis. Si je peux me permettre d’ajouter mon grain de sel je me suis moi même penché sur la question de savoir de quoi « la théorie du genre » est le nom. Ma conclusion c’est que c’est en fait une idéologie profonde, et qu’effectivement on a de bonnes raisons d’être vigilant à son égard. Mais toute sur-réaction dessert cette vigilance (voire l’histoire de Pierre et le loup…). Je vous invite à voir mon travail sur le sujet, https://www.facebook.com/thomas.oswald.980

  3. Top ! Merci de remettre de la précision dans tout ça. Beaucoup de personnes aujourd’hui inquiétées par la « théorie du genre » auraient eu sans doute plus de poids et de légitimité dans le débat si, au lieu de s’indigner, elles avaient pris à bras le corps ce concept et l’avaient honnêtement trituré pour distinguer, comme tu fais, les questions qui se posent légitimement et les délires idéologiques.

  4. Merci en tant que catholique et en tant qu’étudiant en sociologie . J’aimerais que les opposants aux études de genre argumentent plus à partir de ce genre de textes ( http://www.paris.catholique.fr/et-si-l-on-reflechissait-au-genre.html ) qui permettent un débat constructif plutôt qu’avec ces textes qui ne font que diaboliser ( tout en se proclamant opprimés et dont la tribune de Chantal délsol est un parfait exemple http://www.lemonde.fr/idees/article/2014/01/30/theorie-du-genre-cette-theorie-releve-d-une-ideologie-sectaire_4357401_3232.html .Pour tout dire j’étais personnellement plutôt opposé à la loi taubira mais maintenant j’en viens à me dire que je suis encore plus opposé à une grande partie de ceux avec qui j’ai manifesté ce qui m’attriste . J’y vois la preuve de ce qu’affirme le blogueurs darth manu et de mes observations : une grande partie de la droite catholique ne rêve que de revenir à une société pré – mai 68 ( ce qui m’avait déjà détaché des manifs pour tous après y avoir participé ) . J’espère juste que cela ne va pas encore plus déchirer l’Eglise .
    Cordialement

  5. Tout le problème, c’est que les politiciens ne savent plus prendre une position qui se veut réellement ouverte au débat. Ils sont toujours dans l’invective.

    Lutter contre les stéréotypes, c’est un propos que les gens peuvent entendre (ceci dit alors, il n’y aurait pas grand chose de plus à faire, il faut aussi laisser du temps au temps, le dialogue me semble bien suffisant s’il est ouvert); mais parler des études du « genre », s’y référer, c’est prendre là un énorme risque : la première expérimentation (et s’agit bien d’une théorie) a été un fiasco conduisant à deux suicides. Et l’extrémisme des certains adeptes des « gender studies » a conduit la Norvège à purement et simplement stopper tout financement (ce n’est quand même pas rien). Comment ne pas s’inquiéter?

    Prendre les théories de la sociologie comme scientifiquement fiables, c’est oublier que d’un point de vue scientifique, une assertion n’est prouvée (de théorie elle devient une loi) que si elle est reproductible par l’expérimentation et donne toujours le même résultat. Rares sont les études sociologiques basées sur un échantillonnage suffisant large (et dans un contexte idéologique -à la fois politiquement et idéologiquement- suffisamment neutre) pour inspirer confiance.

    Bien des stéréotypes me semblent absurdes. Mais quant les artisans des « gender studies » se muent en fanatiques qui réfutent toute prise en compte des facteurs biologiques (pourtant démontrés scientifiquement, comme les processus hormonaux qui influent sur le comportement), ils expriment quelque chose qui sort de la lutte contre les stéréotypes. Problème, ce sont eux qui donnent l’impression d’être écoutés et défendus alors que ce sont les modérés qui devraient être invités au dialogue -les deux bords, les pour et les contre-. Tous ceux qui émettent des doutes, posent des questions, sont considérés comme des fanatiques conservateurs pour ne pas dire rétrogrades. Comment s’étonner alors des radicalisations?

    Les politiciens de détiennent AUCUNE vérité et se comportent comme s’ils LA détenaient. C’est ça qui est grave.

  6. Rétrolien:Genre à l'école ? genre... | LTDP

  7. chrétien de gauche

    quand je vois ce a quoi aboutissent certains des opposants aux études de genre j ai mal a mon Eglisehttp://fikmonskov.wordpress.com/2014/03/18/ou-legalitarisme-forcene-sort-les-femmes-de-la-cuisine-pour-les-faire-passer-directement-a-la-casserole/#comments ou http://www.vigi-gender.fr/feminisme-theatre-ecole-femmes.php. Vous aviez poste sur twitter que avec le virage anti-gauche de lmpt peu de cathos de gauche iraient manifester contre l’euthanasie dans mon cas ce sera le cas meme si je reste fermement oppose a l euthanasie car je me sens trahi par ce qu est devenu lmpt et par la haine au fond quand même de l égalité homme femme qui transparaît de ces deux posts d autant que l influence de ces groupes monte au sein de l Eglise( http://religions.blogs.ouest-france.fr/archive/2014/03/15/desesperant-et-ridicule-11401.html )

  8. Le procédé est classique mais reste visible : je me place au dessus du débat en prétendant être la voie médiane entre les excès du deux camps.
    Sur les excès des détracteurs de la théorie du genre il y a quelques éléments objectifs -sur le reste non. Typiquement les éléments les plus discutables qui sont ceux retenus dans les manuels, on les attend.
    Les militants extrémistes LGBT qui prétendent que le sexe n’a rien de biologique non plus on ne sait pas trop où ils s’expriment (des citations ?) -le genre éventuellement entretenir la confusion semble plus simple.
    Ce que dit Wittig par exemple quand elle affirme que la lesbienne n’est plus une femme : en refusant les relations avec les hommes, ce qui fait partie du comportement socialement attendu d’une femme -de son genre- elle n’est plus vraiment une femme.
    Et vous oubliez également de mentionner tous ces antiracistes primaires droits-de-l’hommistes qui prétendent qu’au nom de l’égalité on doit nier les différences biologiques et comportementales entre les races, cela aussi c’est énervant.

    Enseigner le genre dans le secondaire c’est être capable de dire que non être une femme n’implique pas nécessairement d’adorer le rose et de finir sage-femme ou femme de ménage, mais que faire des sciences ou du foot pour une fille n’est en rien problématique.
    Mais pour certains il faut se rendre à l’évidence que c’est déjà très subversif.

    Quant à nier l’existence du genre, ce serait probablement aussi intelligent que nier l’existence d’une « literature », et prétendre que le fait que les filles ont en moyennes les cheveux plus long ou les oreilles plus souvent percées que les hommes est dû au fait qu’elles possèdent un vagin, ce qui serait ma foi assez drôle à entendre…

    On finit sur votre position sur l’école : j’aimerais bien que vous m’expliquiez quel est son rôle. Car répartir des positions très inégales dans la société -entre un cadre sup et un ouvrier- et faire en sorte que cette hiérarchie ne se perpétue pas de génération en génération, c’est « arracher les enfants à leurs détermininsmes ». Et c’est ce que la plupart des gens en attendent.

    Pour ceux qui veulent se cultiver un peu sur pourquoi l’église s’arc-boute sur tout ca
    http://www.laviedesidees.fr/IMG/pdf/20140325_cathogenre.pdf

  9. Rétrolien:Les dérives de la Manif pour Tous ou les travers du catholicisme contemporain | Périgrinations d'une catholique contemporaine

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