En finir avec l’enfouissement

En tant que catholique avec des convictions, je suis une « intégriste de l’ultra-droite catholique » (sic), d’après Manuel Valls. Et tant pis si j’ai eu des engagements nettement marqués à gauche au cours desquels je n’ai jamais fait mystère de ma foi catholique. La plupart des catholiques descendant dans la rue sans cacher leur foi étant des catholiques de droite, ceux qui manifestent et se mobilisent sans cacher leur foi sont forcément de droite. CQFD, le tour est joué, fermez le ban.

grainequipousse

Qu’un tel discours puisse être tenu révèle l’échec de deux stratégies. La première est celle qui consiste à mettre en avant notre foi comme si les idées que nous défendions étaient des marqueurs catholiques communautaristes. J’en ai parlé dans mon précédent billet. La deuxième est connue sous le nom de « théologie de l’enfouissement » ou « pastorale de l’enfouissement ». Son principe est simple : même quand vous agissez en chrétien, ne dites surtout pas que vous l’êtes. Cette pastorale a eu un immense mérite, celui de proposer des réflexions accessibles à tous, croyants ou non, sur tout ce qui touche notre société. Elle a réuni des chrétiens, des non-chrétiens, des non-croyants, autour de causes communes. Mais elle a aussi conduit à une impasse. Au nom de la pastorale de l’enfouissement, le croyant mobilisé ne devait surtout pas dire qu’il est croyant. Cette option pastorale était davantage prisée dans des milieux marqués à gauche. Les catholiques qui descendaient dans la rue en affichant leurs convictions défendaient des convictions qui sont davantage des marqueurs de droite (école libre, IVG, euthanasie, unions homosexuelles sous toutes les formes juridiques possibles). Maintenant, le résultat est là. Un catholique qui affiche sa foi et ses convictions est automatiquement estampillé de droite. Voire d’ultra-droite. Certes, ce n’est pas uniquement pas sa faute. Nos hommes politiques – et les analystes qui affichent à longueur de temps leurs brillantes idées dans les médias – sont fermement attachés à l’idée qu’une même conviction ne peut être partagée à gauche et à droite. Une cause est soit de gauche, soit de droite.

Mais quand même. Si la génération de catholiques de gauche qui nous a précédé avait osé montrer davantage sa foi et le bonheur de croire, si elle avait davantage porté témoignage de ce qui, dans sa foi, la poussait à s’engager, si elle avait osé franchir le pas de refuser le clivage gauche-droite quand c’était nécessaire, peut-être aurait-elle touché un peu plus tous ceux qui s’éloignent avec horreur de l’Église catholique car ils la considèrent comme une section politique de droite. Peut-être. Il y a une bonne dose de mauvaise foi dès qu’on parle de laïcité à gauche. Mes années d’engagement m’ont appris qu’il y a aussi beaucoup d’ignorance, mais aussi de la curiosité, curiosité qui s’avoue davantage hors des cercles politiques et syndicaux.

D’aucuns trouveront ces propos en contradiction avec mon précédent billet. Et pourtant. La sortie de la pastorale de l’enfouissement et la nécessité de réfléchir au nom du bien commun ne sont nullement antinomiques. Il ne s’agit pas de dire que nous tenons ferme telle conviction parce que l’Église nous le demande. L’Église ne nous demande rien au nom de la défense de ses rôles politiques et sociaux. Elle nous le demande au nom de l’humanité. Nous pouvons donc défendre fermement une conviction qui est celle de l’Église catholique sans utiliser un seul mot appartenant au vocabulaire religieux, pour peu que cette conviction soit suffisamment solide en nous. Sortir de la pastorale de l’enfouissement, c’est oser se montrer chrétien, affirmer que nous croyons, que nous allons à la messe, au culte, à l’office et que cela nous ressource. Ne pas avoir honte de nos convictions, quelles qu’elles soient. Tenir un discours universel en affichant notre bonheur de croire. Et avoir « des gueules de ressuscité ».

Bookmarquez le permalien.

12 Comments

  1. Je crois que le drame de la « théologie de l’enfouissement » est encore bien pire que ça. Le croyant engagé, par exemple, dans le service des plus pauvres et le combat contre la misère, étant incité à cacher énergiquement sa foi (« qu’à aucun prix, votre interlocuteur ne puisse savoir que vous êtes chrétien »), la communauté des citoyens s’est tout simplement habituée à l’idée que « les cathos » ne se mobilisaient que sur des sujets de type « évolution sociétale » (celles citées dans ton billet) et qu’on ne les voyait jamais se battre contre la misère, les inégalités, la torture, que sais-je. Partout où, nous font-ils remarquer avec juste raison, on attendrait des gens « qui se disent catho ».
    Or, ils y sont, mais ils se cachent. Et chacun, grossissant le trait, se plaît à en remettre une couche – comme lorsque notre bon gouvernement a feint d’oublier qu’il existait des organisations caritatives chrétiennes, qui n’ont pas attendu l’invention de l’Etat-providence pour aller secourir les plus humbles et les plus fragiles. Ainsi, le catho est-il irrémédiablement estampillé « hypocrite qu’on ne voit jamais s’occuper des pauvres mais toujours là pour manifester contre l’avortement ». Et là, nous l’avons bien cherché.
    L’autre problème, c’est que l’offensive laïcardiste va plus loin: Valls et consorts dénient au croyant, et au chrétien en particulier, le droit de défendre des convictions en cohérence avec sa foi, non pas parce que ces convictions et les actions qui en résultent seraient elles-mêmes de nature à troubler l’ordre public, mais parce que la foi est, à leurs yeux, une motivation répréhensible en soi, qui ne doit pas animer un citoyen de la République. Soyez contre la peine de mort, c’est très bien, mais pas si c’est un principe catholique de respect de la vie qui vous anime: si c’est là votre motivation, vous n’avez pas le droit de l’exprimer. Parce que ces raisons seraient, soi-disant, spécieuses, portant en elles le germe d’un nouvel obscurantisme, signes que « demain, vous allez nous imposer n’importe quoi pour plaire à votre religion ».
    Là est l’enjeu le plus grave: le débat public français s’habitue à ce que des motivations personnellement d’origine religieuse soient répréhensibles, illicites, chez un citoyen, et donc à ce qu’un croyant n’ait tout simplement plus le droit de prendre la parole dans l’espace public, car il en violerait ipso facto « la laïcité ». Avec cette phrase-massue: « la République n’a pas à tenir compte des religions pour édicter ses lois ». Cette phrase, comme ça, tout le monde la validera, sauf qu’elle implique mécaniquement de déchoir le croyant de ses droits civiques, pas moins. Sauf à ce que le croyant ne prenne dans la Cité des positions en contradiction avec sa foi, comme si celle-ci n’était qu’une espèce d’oripeau déconnecté du réel, un horoscope quelconque.

  2. Bravo pour ce billet. Alors que chacun a de quoi balayer devant sa porte, il est toujours plus difficile de le faire devant la sienne.

    J’aime assez ce que tu écris dans ton dernier paragraphe : « Il ne s’agit pas de dire que nous tenons ferme telle conviction parce que l’Église nous le demande. L’Église ne nous demande rien au nom de la défense de ses rôles politiques et sociaux. Elle nous le demande au nom de l’humanité.  »

    C’est pourtant difficile à faire comprendre. Dès lors que l’on est catholique, vos contradicteurs partent du principe que vous vous exprimez nécessairement sur un plan religieux. Il y a bien évidemment une inspiration, des valeurs qui nous guident et qui sont cohérentes, mais je peux soutenir mon opposition au travail dominical, à l’IVG ou l’euthanasie pour des raisons purement humanistes, qui ne nécessitent aucunement de faire appel à l’Evangile, quand bien même de façon ultime ce soit bien lui qui m’inspire (du moins, je l’espère).

    Il reste, toujours, à trouver l’équilibre entre le fait d’être capable d’argumenter sans référence religieuse (pour être entendu du plus grand nombre) et ne pas mettre pour autant notre foi sous le boisseau.

    • « Il y a bien évidemment une inspiration, des valeurs qui nous guident et qui sont cohérentes, mais je peux soutenir mon opposition au travail dominical, à l’IVG ou l’euthanasie pour des raisons purement humanistes, qui ne nécessitent aucunement de faire appel à l’Evangile ».
      Oui, et c’est normal, puisque la parole de Dieu est une parole de Vie, ce que nous propose le Christ est fondamentalement bon pour l’homme.
      Seulement, nous devons oser faire la passerelle, c’est-à-dire rappeler énergiquement ce dernier point; faute de quoi, nous retombons dans le risque de l’enfouissement. Avec sa conséquence la plus grave: que plus personne n’ait conscience que le message du Christ est bon à écouter, non parce qu’il est sacré, mais parce qu’il relève l’homme. Et c’est pour ça que nous voulons le relayer, le faire écouter. Pas pour se concilier les grâces d’un superjuge barbu qui, sinon, brandit les instruments de torture.
      « Argumenter sans référence religieuse », je le comprends comme: « je ne défends pas ça parce que c’est écrit dans l’Evangile et si l’Evangile disait le contraire, je défendrais le contraire »; mais « je défends une position qui s’enracine dans l’Evangile, parce que je sais qu’il y a là des trucs que l’homme ferait bien d’écouter, c’est lui qui y gagne ». Mais sans cacher que ces bonnes idées, on les trouve dans l’Evangile. Qu’on y trouve des tas de bonnes idées pour l’homme, même l’homme qui choisit de ne pas se demander qui est l’auteur.

  3. Le râleur du blog

    Rien que le terme de Catho de gauche me fait bondir: quelle ineptie, ou plutôt quelle réduction !
    Etre catho, c’est une chose. Ensuite viennent les convictions politiques, mais qui ne se situent aucunement sur le même plan… (sans pour autant dire que les deux soient déconnectés)
    Pourquoi ne pas alors se définir aussi comme « catho de gauche aimant uniquement le sucré etchaussant du 38″ ?

    • Ben…Parce que je chausse du 43 !
      Plus sérieusement, j’apprécie fort vos arguments. Ils sont fondamentaux pour l’avenir de ce débat qui, je le crois, est aussi un débat essentiel pour l’avenir de l’Europe.

  4. A mon avis (d’athée) le problème principal de l’affichage de sa foi comme motivation de vos prises de position est que cela vous fait perdre toute prétention à une quelconque universalité.

    Votre foi est (globalement) héritée de vos parents et liée au hasard de votre naissance. Et même pour les personnes converties ou qui ont eu une révélation personnelle, votre référentiel est en contradiction et à égalité avec tous les autres référentiels religieux, dont aucun ne peut prétendre plus qu’un autre à la « vérité » ou à « l’universalité ».

    Tout argument fondé sur des raisons religieuses est donc, à mon sens, nul et non avenu dès lors que l’on sort du cercle de la religion concernée, ce qui ne facilite pas sa promotion.

    • Marie Coulon

      Mais, en revanche, « Yogi », afficher son athéisme est faire preuve d’universalité? Votre réflexion tourne court et il est vrai que si l’on vaut être tranquille, ne pas être accusé d’être de droite, voire de facho, il faut taire sa foi catholique à notre douce époque tolérante socialiste.
      Une catho qui fut de gauche mais qui maintenant refuse de considérer que la gauche est l’étalon des engagements humanistes et humanitaires.

      • @ Marie Coulon : Ma recherche d’universalité se fonde dans mon matérialisme. C’est bien le monde matériel qui est universellement partagé, et c’est là et nulle part ailleurs que s’exerce la recherche du bien commun.
        (NB : « l’athéisme » quant à lui n’existe pas en tant que tel, il n’est que le principe du sens commun appliqué au concept de divinité.)

        • Donc, pour vous, les vertus comme la modestie, la prudence, la force et la tempérance, ou bien la beauté ou encore le don de soi et l’amour, sont tous des éléments qui « se fondent dans le matérialisme » ? Je ne puis que vous plaindre de devoir vive dans une telle prison.

          • Ces vertus sont antérieures aux religions, qui les ont bien souvent largement dévoyées. Il est regrettable que vous viviez avec de telles oeillères.

  5. Equilibre difficile. Je l’ai vérifié. Et ce de plus en plus, vu la radicalisation des esprits, de toute part. Personnellement, j’essaie d’être une personne respectueuse, à l’écoute des opinions diverses et glisser dans les conversations des phrases du type:  » Heu…dimanche, heu…pas le matin, parce que je vais à la messe… » ou  » je dois me réserver un temps de prière … » et garder une petite croix visible au bout d’une chaîne sur mon pull…Au bout de quelque temps, les langues se délient. J’essaie aussi de transmettre les « valeurs » auxquelles je suis attachée sur mon blog…L’enjeu n’est pas que la République édicte des lois sous l’influence des religions ( influence de laquelle?) pour reprendre « l’argument massif « de Phylloscopus inornatus, mais que que les catholiques soient des témoins qui seraient tels que ceux qui les côtoient ( croyants, non-croyants, en recherche, etc) aient le désir de connaître mieux ce qui les anime. Exigeant, bien sûr.

  6. nathalie Schira

    l’enfouissement est nécessaire pour que le grain germe. Il faut du temps. Mais après la plante s’épanouit au soleil et sous les averses.
    C’est pareil pour les individus. Peut-être n’osons-nous pas dire, voire affirmer, nos racines chrétiennes et notre foi, parce que quelque part, inconsciemment, nous doutons. Nous ne sommes pas encore mûrs pour le « martyre » _bien grand mot qui fait peur mais qui est la réalité de tout croyant et qui est le fait de pouvoir vivre en plein air, sous les bourrasques des tempêtes. Car pour vivre au grand vent, il faut avoir des racines solides, et avoir de l’eau en suffisance. Ces racines plonge dans notre foi née d’une rencontre personnelle avec le Christ, cette eau en suffisance, c’est la vie de notre Église qui nous nourrit.
    Chacun d’entre nous a son histoire propre, et le temps de Dieu n’est pas le nôtre lui qui est de toute éternité. Certaines graines mettent des années avant de germer, c’est la « dormance »… acceptons que pour les hommes ce soit la même chose …
    pour ceux et celles qui s’épanouissent , il leur faudra vivre à un moment ou à un autre le temps du « martyre ». On ne peut pas y échapper (éloigne de moi cette coupe…). On ne le désire pas, on ne le recherche pas, il vient à vous. Ce « martyre » est une forme de mise à mort médiatique par la pensée unique. Nous connaîtrons la diversion où il existe des sujets tellement plus importants que ceux que nous défendons, la dérision où on se moque du chrétien, l’inversion où le chrétien est accusé de vouloir le malheur de l’homme et la perversion où enfin c’est l’innocent qui doit être supprimé.
    En acceptant cette « mort », nous vivons, paradoxalement aux yeux des hommes, dans la paix et dans la joie…

Répondre à Phylloscopus inornatus Annuler la réponse.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>