Au nom du bien commun

Une loi sur la fin de vie est en préparation en 2014. Les milieux catholiques s’alarment, à juste titre, et annoncent si nécessaire de grandes mobilisations. Les partisans de l’euthanasie se préparent, eux, à dénoncer dans tous les médias la volonté des catholiques de mettre la loi en conformité avec leurs principes. À les entendre, à entendre les pourfendeurs de religion professionnels, et à entendre aussi, il faut bien le dire, une partie des catholiques mobilisés ces derniers temps, l’Église catholique défend son pré carré et pratique une politique communautariste. Le débat d’idées qui s’annonce – si on peut appeler ça un débat – ne sera que la triste répétition de débats ayant déjà eu lieu maintes fois ces dernières années. Tout argument contre l’euthanasie sera refusé car trop marqué religieusement, et tant pis si l’argument est partagé par des non-croyants ou des gens de gauche (comme les signataires de cette tribune dans Marianne: « L’euthanasie n’est pas compatible avec les valeurs de la gauche »).

bongouvernement

Les analyses et commentaires qu’on voit déjà poindre (par exemple sous la plume de Bruno Roger-Petit) passent (volontairement?) sous silence un élément-clé du paysage politique. En m’opposant à l’euthanasie, en m’opposant à la procréation médicalement assistée et à la GPA pour tous, je ne défends pas des valeurs catholiques, j’agis au nom du bien commun. Je ne suis pas la seule à raisonner ainsi. Bien entendu, ma foi inspire ma vision du bien commun. Mais il n’existe pas de valeurs catholiques. Ma foi est une foi en un Dieu trinitaire qui est venu faire alliance avec les hommes et les sauver du péché par son incarnation et sa mort sur la croix. Elle n’est pas foi en des valeurs que des non-catholiques pourraient partager (au choix, la solidarité, la défense de la vie, le partage, l’amour, la non-violence, la défense de notre identité culturelle). Les convictions qui m’animent ne sont que secondaires par rapport à ce qu’on appelle le kérygme, l’énoncé des points fondamentaux de la foi chrétienne. C’est que j’explique lors de chaque réunion avec les parents qui demandent le baptême de leur enfant. Cela me pousse, cela nous pousse, nous tous qui adoptons cet ordre de priorités, à user d’arguments qui s’adressent à des non-chrétiens et qui pourraient être ceux de non-chrétiens. La recherche du bien commun n’est pas une spécificité chrétienne. En témoignent les très nombreux croyants non-chrétiens et athées engagés au quotidien, en politique, dans le secteur associatif, au travail, pour ce bien.

Oui mais, pourrait-on nous rétorquer, mais en vous battant pour ce que vous pensez être le bien commun, vous ne défendez pas le bien de tous puisque vous privez certaines personnes de leurs droits. Justement ! Le bien commun n’est pas l’addition des biens individuels. Il implique de renoncer à des droits, des privilèges et des prérogatives que je pourrais réclamer mais qui nuiraient gravement à d’autres. Il en va ainsi de la GPA. L’argument souvent brandi est la douleur des couples sans enfants, infertiles, stériles, tout ce que vous voudrez. Il se trouve que cette douleur, je la vis, je la connais, je l’expérimente. Les entrailles qui se tordent à la vue d’un nouveau-né, ça ne m’est que trop familier. J’estime cependant que cette douleur ne m’autorise pas à demander à une femme de me céder son enfant moyennant finances, encore moins à sélectionner cette femme sur un catalogue pour avoir l’enfant parfait. Je deviendrais certes maman mais en chargeant dès la naissance mon enfant d’un poids qu’il traînerait toute sa vie. Le bien commun interdit le recours à la GPA : je m’incline. Les exemples pourraient être multipliés. Si je suis opposée à l’idée que tout homme a le droit de s’enrichir jusqu’à l’infini, ce n’est pas réflexe communautariste, relent de mes années syndicales, mais par conviction intime que cela s’oppose à la destination universelle des biens : les richesses que peut produire la planète étant limitées, plus elles seront concentrées dans les mains de quelques-uns, moins l’ensemble des habitants de la terre pourront en bénéficier. De même, quand on détourne un trajet d’autoroute ou de TGV pour protéger la faune et flore qui se trouvant sur le passage prévu, ce n’est pas plaisir d’embêter les honnêtes gens qui voudraient bien bénéficier de ce tronçon mais parce que les bestioles protégées s’insèrent dans un écosystème dont le déséquilibre nuirait à tout le pays. Même si, à l’heure de la glorification de l’individu-roi, de l’impératif d’individualisme, de jouissance personnelle et d’hédonisme égoïste, des droits du moi présentés comme source et objectif de toute loi, un tel raisonnement est peu audible, il est celui sur lequel il convient d’insister.

Arrivés à ce point de l’argumentation, nous risquons de nous heurter à une autre objection : tout le monde ne partage pas notre vision du bien commun. Les athées les plus extrémistes pensent que le bien commun exige la disparition de tous les signes visibles de l’existence des religions de l’espace public. C’est vrai, notre vision du bien commun n’est probablement pas partagée par tout le monde. Il reste néanmoins qu’elle n’est pas partagée uniquement par les catholiques et qu’à partir du moment où elle est commune à des gens de différentes confessions religieuses en cohérence avec la pensée des uns et des autres, c’est qu’elle n’est pas une option communautariste visant à promouvoir uniquement des idées qui favoriseraient les catholiques.

Un habitué des médias me dit souvent qu’il faut développer une seule idée pour ne pas risquer de voir l’essentiel de notre propos partir à la poubelle. Si nous devions ne retenir qu’un argument pour expliquer pourquoi nous sommes contre nombre de lois sociétales actuelles, ce pourrait être celui-ci: nous nous battons au nom du bien commun.

Bookmarquez le permalien.

4 Comments

  1. Bonsoir, très bien dit et je vous rejoins. Vous pointez bien la difficulté concernant le bien commun. Effectivement, chacun semble en avoir une définition bien différente. Sur l’euthanasie par exemple, comment expliquer le bien commun quand ses partisans ne voient qu’une réponse (solution ?) à un problème particulier individuel. Et parler de dérives possibles ne fait pas plus avancer le débat puisqu’ils disent que tout sera parfaitement contrôlé…

  2. Bonjour

    la protestante évangélique que je suis ne peux qu’être d’accord avec votre propos.
    Néanmoins, le sujet de l’euthanasie est tellement délicat qu’il ne peut que s’aborder avec multiples précautions car à l’opposé, est-ce que l’acharnement thérapeutique participe au bien commun … ? (c’est bien une interrogation que je pose, et pas une formule de rhétorique)

  3. Je vous rejoins parfaitement sur cette vocation de l’homme, cet animal politique, à s’investir dans l’édification d’un plus grand bien commun. Cette tâche est elle-même certainement plus un chemin ou une trajectoire qu’une destination tant il s’agit sans cesse de renouveler notre propre participation à cette édification.

  4. Rétrolien:En finir avec l’enfouissement | Visibles et invisibles

Répondre à Anne-Laure Annuler la réponse.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>