Pour une agriculture chrétienne

tracteur

L’écotaxe poids lourds, qui taxera à partir du 1er janvier 2014 les camions de plus de 3,5 t sur les routes françaises non payantes, suscite la colère des agriculteurs, ou plus précisément de la FNSEA. Et voilà une nouvelle occasion de dénoncer les écologistes avec lesquels Hollande prendrait en otage les paysans de France (d’après un communiqué du Parti Chrétien-Démocrate).


Quelques rappels

Rappelons d’abord les faits principaux: la mesure instaurant l’écotaxe (« taxe nationale sur les véhicules de transports de marchandises ») a été inscrite dans la loi Grenelle 1 faisant suite au Grenelle de l’environnement de 2009, initié sous une présidence UMP et un gouvernement également de droite – auquel le PCD était associé. La droite se retrouve donc à critiquer une mesure qu’elle avait elle-même voulue. Ensuite, cette mesure devait entrer initialement en vigueur en 2011, encore sous un gouvernement de droite, mais sa mise en application a été retardée pour des raisons techniques et juridiques. En outre, malgré cette taxe, les transporteurs et les agriculteurs continuent de bénéficier d’un régime fiscal très favorable sur le carburant, comme le rappelle pour le Nouvel Obs un spécialiste d’éco-fiscalité, Guillaume Sainteny.

On le voit, il est quelque peu disproportionné de rendre le gouvernement – et la gauche avec lui – responsable d’une nouvelle pression fiscale alors que celle-ci a été décidée par la droite.

Il n’est également pas superflu de rappeler – encore – que les écologistes ne se réduisent pas aux militants et sympathisants d’Europe-Écologie-Les-Verts, voire même que les véritables écologistes aujourd’hui ne sont majoritairement pas à EELV. Les écologistes ont le souci de l’écologie, et ce souci naît de ce que l’écologie est d’abord une science qui étudie les relations des organismes avec leur environnement. En tant qu’être vivant, l’homme entretient des relations diverses avec tous les éléments qui l’entourent que l’écologie étudie. Les défenseurs et protecteurs de l’environnement utilisent les études et les données des écologues et des chercheurs. Leur action repose donc d’abord sur des études scientifiques avant d’être une idéologie. En ce sens, les critiques sur la nocivité du modèle agricole actuelles sont d’abord des critiques scientifiques s’appuyant sur des arguments probants.


Une agriculture française contrastée

Le communiqué du PCD sur l’écotaxe accuse François Hollande de rendre les paysans « otages des écologistes ». Mais peut-on parler des « paysans » en enveloppant sous ce terme tous les agriculteurs français? Qu’y a-t-il de commun entre les 4% d’exploitations de plus de 200 hectares, les 43% d’exploitations de moins de 20 hectares et les 25% d’exploitations de moins de 6 hectares (chiffres du ministère de l’agriculture et l’INSEE en 2010), à part l’appellation d’exploitant agricole pour le propriétaire ? L’inégalité se fait aussi sentir dans le revenu moyen des exploitants. Le revenu avant impôt d’un salarié d’exploitation céréalière est de 76 500 euros alors que celui d’un producteur de viande bovine est de 17 200 euros. http://agreste.agriculture.gouv.fr/IMG/pdf/primeur303.pdf La disparité de revenus est également régionale. Le revenu moyen est de 97 800 euros par personne en Île-de-France, 10 400 euros en Languedoc-Roussillon et 15 700 en Limousin.

En lisant ces chiffres, on se rend compte qu’on ne peut guère parler des « paysans », des « agriculteurs » ou de l’ »agriculture française » comme d’un tout et on se doute facilement que les préoccupations des grands céréaliers ne sont pas les mêmes que celles des petits éleveurs de viandes qui subsistent avec peine et qui vendent leur production à la ferme. Une mesure telle que l’écotaxe aura des impacts différents selon la taille de l’exploitation, les revenus qu’elle dégage, le mode de commercialisation de ses produits et la distance entre le lieu de production et le lieu de vente.


Agriculture et écologie sont-elles incompatibles?

La formulation du communiqué du PCD laisse entendre qu’agriculture et écologie seraient incompatibles. Il est vrai que seule 3,8 % de la surface agricole utile (SAU), soit 4,7% des fermes, et 0,3 % des exploitations françaises sont en agriculture raisonnée. Pourtant, les démarches économes en énergie sont loin d’être marginales chez les producteurs comme chez les consommateurs puisque 18% des producteurs vendent au moins un de leurs produits via des circuits courts.

Plus largement, la question de l’impact sur l’environnement et la santé des circuits longs ayant recours au transport routier doit être posée. En 2011, on estimait que les poids lourds étaient responsables de 40% à 50% de la pollution aux oxydes d’azote liée au transport routier, les oxydes d’azote irritent les bronches et sont cause de pathologies pulmonaires lourdes. Les oxydes d’azote ne sont pas seulement toxiques pour l’homme, ils le sont aussi pour les écosystèmes et les sols agricoles dont ils contribuent à l’acidification. Le transport sur longue distance des produits agricoles, directement visé par l’écotaxe, est donc dommageable pour la terre qui porte ces produits !

Les circuits longs sont également gourmands en carburants, les camions ne roulant pas à l’eau pure et à l’air frais. Alors que les réserves de pétrole se tarissent progressivement, que les prix du baril et de l’essence à la pompe ne baissent plus significativement, peut-on encore promouvoir un modèle économique de production agricole qui nécessite d’utiliser des quantités d’essence importantes sur l’exploitation agricole et sur les routes?

Les préoccupations écologiques devraient donc être au cœur d’une réflexion sur l’agriculture. Revenir à une production et une distribution agricole plus soucieuse de l’environnement n’est pas préférer la nature et l’écologie à l’homme mais bien au contraire prendre soin de l’homme à travers le maintien de la qualité des sols qu’il travaille et des aliments qu’il consomme. Quelle que soit la pertinence de la mise en place de l’éco-taxe à la française, le principe de la mesure est nécessaire pour inciter les producteurs à se tourner vers des circuits de distribution plus courts, moins coûteux en frais de transports, donc moins coûteux financièrement.


Les circuits courts, c’est maintenant

Dans son livre La décroissance pour tous (aux éditions Parangon/Vs), Nicolas Ridoux cite le paradoxe suivant. Le Limousin produit 5 à 7 fois ses besoins en mouton, bœuf et pommes mais ne couvre que 27 % de ses besoins en pommes de terre, 10% en volaille et 8% en produits finis. Région rurale par excellence, il importe 90% de sa consommation alimentaire ! Face à un tel constat, on se dit qu’il y a quelque chose de pas net dans le système. Et quand on sait que, si le Limousin était repensé comme une éco-région, c’est-à-dire une région favorisant les échanges internes et les partenariats avec les régions les plus proches possibles, pour arriver à la souveraineté alimentaire, cela créerait 50 000 emplois, la distribution en circuits courts devient une alternative intéressante.

En donnant la parole aux éleveurs, le Nouvel Obs (encore lui) décrit le circuit actuel d’acheminement d’une volaille fermière entre l’élevage et le consommateur: « une volaille sera taxée entre l’élevage et le centre d’allotement (les lots à l’achat) puis vers l’abattoir, le centre de conditionnement, de nouveau jusque chez le grossiste et enfin jusqu’à l’étal et le consommateur ». Si je sais bien compter, cela fait au moins cinq étapes intermédiaires entre le lieu d’élevage de la bête et son arrivée sur l’étal du marchand, étapes dont on ne précise rien, ni la distance parcourue à chaque fois par les bêtes, ni leur coût énergétique. Dans les circuits courts, la volaille est vendue soit entière (mais vidée) soit piécée, mais la préparation de la viande est effectuée à la ferme avant d’être vendue à la ferme, sur le marché le plus proche ou dans une coopérative de fermes en circuits courts rassemblant des exploitations d’un même territoire géographique (un plateau, une vallée, quelques communes), ce qui représente un gain de temps et d’énergie considérable. Face aux peurs de non-rentabilité d’un tel système, je peux témoigner de ce que les alternatives pour fournir la très grande ville via (et l’encore plus grande agglomération où je réside) via les circuits courts (exploitations maraîchères et élevages de la campagne environnante, dans un rayon maximal de 100 km), augmentent de jour en jour. C’est donc que les exploitants agricoles n’hésitent pas à s’engouffrer dans un créneau porteur pour eux et pour les consommateurs. Et du côté des consommateurs, c’est un témoignage tout ce qu’il y a de plus personnel, mais mon expérience de consommation en circuits courts n’a pas encore d’effet significatif sur mon portefeuille, ma note de courses ayant même légèrement baissé.


Vers une agriculture chrétienne

Le débat sur l’écotaxe révèle avant tout les réticences à critiquer le modèle actuel – et encore dominant – de production et de vente agricoles et les peurs d’une partie des exploitants agricoles. Il montre aussi que les problèmes sont complexes et qu’il faut penser le modèle agricole dominant comme un système dont chaque élément influence l’autre. En tant que chrétiens, face au constat de nocivité de plusieurs parties et donc du tout, nous sommes invités à repenser un modèle qui prenne en compte en même temps l’homme et la terre nourricière: l’homme comme producteur et gardien de la terre, qui en tire les fruits pour sa subsistance, et comme consommateur uni à l’environnement dans lequel il évolue et qui peut se révéler toxique pour lui; la terre, d’où l’homme tire sa nourriture mais qu’il fragilise en la maltraitant. La prise en compte des problèmes environnementaux sur l’homme et sur les sols agricoles est partie prenante de l’écologie. En ce sens, cela n’a pas de sens de dire qu’une préoccupation environnementale privilégie l’écologie à l’homme.

Cette réflexion ne doit pas être uniquement économique et écologique et doit se placer aussi sur le plan théologique. Quel est le sens de l’activité agricole pour un chrétien? De quelle relation à la terre témoigne-t-elle? Quelle place donnons-nous à l’homme? De quoi est-elle le symbole? Pneumatis propose des pistes intéressantes en s’intéressant à l’agroécologie.

« Il y a peu de métiers aussi nobles que celui d’agriculteur. Un métier dépositaire d’une dignité particulière, comme le rappelaient nos évêques bretons au moment de la crise du lait en 2009. Pourtant, l’agriculture moderne est la meilleure illustration de ce que peut être une structure de péché. Produire de la nourriture n’est pas une activité comme une autre, elle est primordiale et dispose, à ce titre, de sa symbolique intrinsèque dans l’ordre sacramentel, comme nous le verrons par la suite : une métonymie de toute l’activité économique humaine. Elle est pour ainsi dire comparable à une autre fonction humaine, toute différente, mais également ordonné au Vivant : l’union charnelle des époux. Pour l’une et l’autre, comme chaque fois que l’essence de la vie terrestre figure la vie du royaume à venir, on est confronté en profondeur au péché. »

Remettre l’agriculture au sein de la vie chrétienne unifiée, en s’appuyant à la fois sur la Bible, la patristique, la Tradition et la liturgie est un chemin vers la compréhension de ce qu’est une agriculture chrétienne véritable.

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3 Comments

  1. Les bonnes questions sur ce sujet d’actualité brulante sont ici posées. Quelques clefs pour y répondre sont également données. Si j’ajoute que votre style agréablement digeste contraste avec le jargon habituel des chroniqueurs familiers de ce sujet, vous tenez là un article de grande qualité. Bravo !

    Je vous ferai juste deux remarques, puisqu’il s’agit de donner son avis avec bienveillance.

    On peut en premier lieu, appeler de ses vœux ce changement que vous dessinez, sans convoquer la transcendance divine, et considérer qu’il est de notre responsabilité d’hommes que de nous bien conduire à l’égard de notre descendance. C’est affaire de conviction personnelle et il est heureux que chacun « dans le cadre privé » puisse en jouir selon sa foi.

    En second lieu, l’idée qu’une solution telle que le circuit court est la panacée me semble trop évidente. Le problème, c’est qu’elle remet en cause les équilibres économiques dans leur ensemble. Elle présuppose de la part de tous les acteurs, une capacité de renoncer à son métier, à ses ressources, à tout ce qui a construit son être économique, au nom de cette belle idée. Je pense donc que raisonner une solution immédiate sur la question relève à mes yeux d’une nouvelle utopie.

    Les Français aiment les révolutions, ces moments de malheurs où l’on coupe des têtes. Est-ce vers cela que – métaphoriquement – vous exhortez l’agriculture bretonne à s’orienter ?

    Bien cordialement.

    @BicyleRepairMan

  2. Quelques remarques pour compléter l’article qui est très intéressant.
    Dans le paragraphe « Une agriculture française contrastée », « à part l’appellation d’exploitant agricole pour le propriétaire » est une formulation qui porte à confusion, car les agriculteurs ne sont pas forcément propriétaires des terres qu’ils exploitent (ils sont généralement locataire ou « fermiers » d’où le nom habitue de « ferme » pour les exploitations agricoles, de tout ou partie)
    Dans le paragraphe « Agriculture et écologie sont-elles incompatibles ? », il est question d’un taux très faible d’exploitations, surface … en agriculture raisonnée. Il faut savoir qu’actuellement de plus en plus d’agriculteurs raisonnent leur pratique, l’argument écologique n’étant pas forcément le principal, mais le coût des produits et de l’utilisation du matériel étant un facteur très important.
    Par ailleurs sur les productions maraîchères et arboricoles il faut que chacun d’entre nous soit conscient que nos comportements de consommateurs ont un impact non négligeable sur les pratiques des agriculteurs : les fruits et légumes non standardisés trouvent difficilement acheteur. C’est pourquoi sur ces productions, il est plus délicat de pratiquer une agriculture raisonnée.
    Je suis par ailleurs étonnée que vous ayez donné des statistiques sur l’agriculture raisonnée et pas sur l’agriculture biologique …
    Concernant les circuits courts, la réflexion portée est intéressante, mais il faut rester lucide sur le fait que tous les produits ne peuvent pas être commercialisés ainsi, et que notamment pour ce qui concerne les viandes, les conditions réglementaires en matière d’hygiène notamment et d’abattage en particulier sont parfois des freins réels, le passage par un abattoir agréé restant une norme pour les animaux autres que la volaille (les lapins en font partie). Pour reprendre la remarque de Jean ci-dessus, les circuits courts ne sont pas la panacée.

    vous remerciant pour la qualité du débat que vous avez lancé, qui change positivement de l’attitude ambiante sur le sujet

    Cordialement

  3. @Jean Vous avez raison, il n’est théoriquement pas besoin de replacer ces réflexions dans un cadre « divin ». Cependant, j’essaie, sur ce blog, de proposer des réflexions en lien avec ma foi, la Bible et la doctrine sociale de l’Église, qui sont mes principales nourritures intellectuelles. La Bible et la tradition catholique nous ont montré le dessein de Dieu quand il a confié la terre aux hommes, or ce dessein est un peu trop sacrifié de nos jours sur l’autel du « je fais ce que je veux comme je veux, l’essentiel est de m’enrichir ». La Bible ne laisse pas à l’homme, contrairement à une idée trop souvent répandue, l’entière liberté de massacrer la terre. C’est pour ces raisons que j’approfondis la dimension théologique de l’agriculture.

    @Anne-Laure, merci pour vos réflexions. Les chiffres que j’ai donnés sont ceux que j’ai trouvé, ceux sur l’agriculture biologique étaient plus imprécis. Effectivement, pour les circuits courts, il y a le problème de l’abattoir agréé. Je sais qu’en formant des centrales de producteurs associés, où chaque producteur vient porter ses produits, des producteurs en circuits courts réussissent à vendre de la viande abattue, piécée, etc … (je me fournis dans une de ces centrales). Seule reste à notre charge la découpe de la tête de la volaille.
    La responsabilité du consommateur et son impact sur les pratiques agricoles est aussi un facteur important. Je suis assez optimiste là-dessus quand je vois l’essor des ventes directes ou par le biais d’un magasin de producteurs dans l’agglomération où je vis. Il y a une demande croissante auxquels les agriculteurs répondent de plus en plus. D’ailleurs, un petit guide pour locavores avec les bonnes adresses de la région vient de sortir. Cela dit, je ne sais ce qu’il en est ailleurs.

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