Au cœur des États généraux du christianisme

Les États généraux du christianisme, c’est d’abord une ambiance.

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Cela commence par l’excitation à la lecture du programme. Tant d’événements en trois jours, débats, grands forums, ateliers, représentations artistiques, il faut choisir car on ne peut pas assister à tout. Sur le thème « qui veut le pouvoir? » sont proposées des problématiques classiques (« Éthique et pouvoir en entreprise sont-ils compatibles? », « Le politique peut-il changer la société? », « Le pape a-t-il le pouvoir de changer l’Église? ») et d’autres plus inattendues (« Jusqu’où vont les pouvoirs de l’Esprit? », « L’anarchisme chrétien, une idée neuve? », « Parents ou médecins, qui a le pouvoir sur la naissance? »). Mon choix est vite fait.

Une fois le choix fait et les inscriptions effectuées, plongeons-nous au cœur de l’événement vendredi matin en allant retirer les badges au quartier général installé dans l’église Saint-Bonaventure. Ça y est, c’est parti. On y croise des laïcs et des religieux, des intervenants (ministres, personnalités de la vie civile, chercheurs, pasteurs, théologiens, témoins) et des auditeurs impatients. Le lieu de prière est également lieu de bouillonnement et de vie. Les participants s’y donnent rendez-vous pour tuer le temps et se mettre à l’abri en prenant un café, acheter les livres des intervenants et se les faire dédicacer. Le stand « La Procure » est très fourni et notre portefeuille est en proie aux affres de la tentations. Au milieu de tout ça, les accros aux nouvelles technologies utilisent le hashtag Twitter #egclavie pour donner rendez-vous à leur amis à Saint-Bonaventure avant un débat ou un grand forum.

Tout cela donne le ton de ces trois jours. Les États généraux du christianisme seront un moment fort de rencontres, de débat et de réflexion poussés, et, bien sûr, de prière.

J’ai fait le choix de n’assister qu’à deux débats, un le vendredi et un le samedi, pour pouvoir mieux recevoir, assimiler, digérer et méditer tout ce que je vais entendre.


Un débat original

Le premier a lieu le vendredi après-midi au temple de la rue Lanterne: « L’anarchisme chrétien, une idée neuve? ». Le thème peut paraître surprenant au cœur d’un tel événement. Pour ma part, l’idée m’enthousiasme et j’ai attendu avec hâte d’entendre les deux intervenants. Jacques de Guillebon, essayiste et co-auteur avec Falk van Gaver de L’anarchisme chrétien (éd. de L’Œuvre), propose une réflexion fruit de dix ans de recherches personnelles, tandis que Frédéric Rognon, pasteur réformé, nous apporte l’éclairage de Jacques Ellul, auquel il vient de consacrer un livre, Jacques Ellul, une pensée en dialogue (éd. Labor et Fides). Jean-Claude Noyé, journaliste à La Vie, modère le débat.

Première surprise pour moi (certes toute relative): mon mari et moi sommes parmi les plus jeunes de l’assemblée. Est-ce à dire que l’anarchisme est un thème qui ne parle pas à la jeune génération chrétienne? Nous n’en restons pas là et nous laissons emporter par la qualité des propos partagés. Jacques de Guillebon et Frédéric Rognon sont d’accord pour souligner le caractère intrinsèquement subversif de l’évangile et du christianisme. Pour Jacques de Guillebon, l’anarchisme est un moyen de relier la critique du pouvoir consubstantielle au christianisme et la critique des menaces qui pèse actuellement sur l’être humain. Frédéric Rognon présente quant à lui le rapport d’Ellul à l’anarchisme et au christianisme, ainsi qu’à la chrétienté, qu’il considère comme une subversion de la subversion évangélique: le christianisme est le contenu de la foi chrétienne, la chrétienté serait un ensemble politico-religieux soucieux d’établir un pouvoir qui n’a plus grand chose de subversif. Le débat parvient cependant à éviter une énième édition de « catholiques versus protestants ». Plus important, tous deux nous proposent des lectures intéressantes du fameux verset de l’évangile « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu et ce qui est à Dieu », du verset de la lettre aux Éphésiens « Femmes, soyez soumises à votre mari », voire affirment le caractère anarchiste de l’Apocalypse. Rien que ça ! L’interprétation du verset paulinien au nom duquel a été justifiée la soumission de la femme à l’homme bouscule ma compréhension de l’épître paulinienne, et même du personnage de saint Paul tout court. Celui-ci appelle en fait au refus de se conformer au siècle présent: les chrétiens doivent se soumettre les uns aux autres et si les femmes doivent se soumettre à leurs maris, les maris doivent aimer leurs femmes comme le Christ a aimé l’Église, c’est-à-dire en donnant leur vie pour elles, et en les aimant comme ils s’aiment eux-mêmes. Excusez du peu ! Un peu plus tard, Jacques de Guillebon souligne que la famille nucléaire telle que nous la connaissons aujourd’hui était à l’époque une idée très subversive par rapport aux modèles familiaux antiques. Enfin, le débat se termine par la question « comment se dégager de l’emprise de la société techniciste? ». C’est là qu’en tant que chrétiens, nous avons un rôle à jouer, puisqu’il nous faut, pendant que nous profanons ces nouvelles idoles que sont les sacrés technicien, étatique et médiatique, annoncer l’espérance évangélique à ceux à qui on retire ces idoles. La vie spirituelle est première et c’est elle qui nous permettra de ne pas sombrer dans le désespoir et de revitaliser la subversion portée par l’évangile.

Que retenir de ce débat riche? Un refus du clivage gauche-droite, totalement dépassé à notre époque. Ça tombe bien, cela correspond à ce que nous vivons en ce moment. Enfants de la gauche, nous n’avons pas assez de mots pour critiquer ses orientations et ses choix idéologiques et notre recherche de cohérence nous amène à prendre des positions transversales par rapport à ce fameux clivage et à refuser le jeu de la politique politicienne. Pour cela, l’anarchisme chrétien propose des idées fécondes. Je sors la tête pleine de réflexions de pistes à creuser, la bibliographie d’Ellul s’étant ajouté à ma liste (déjà longue) de livres à lire impérativement.


La contre-offensive des « cathos de gauche »

Le deuxième débat a lieu le samedi après-midi en l’église Saint-Nizier: « Chrétiens, au nom de quoi résister? ». Autour d’Henrik Lindell, aussi journaliste à La Vie, sont rassemblés le père Jean-Marie Ploux, prêtre de la mission de France et théologien, auteur de plusieurs livres dont Agir et résister en chrétiens, au nom de quoi ?, aux éditions de l’Atelier, Gaultier Bès, membre des Veilleurs, vice-président de l’association « Alternatives catholiques » et professeur de lettres au sud de Lyon, et Joël Sprung, bloggeur sous le nom de Pneumatis, auteur de Notre Père cet inconnu, aux éditions grégoriennes, et co-auteur avec Natalia Trouiller de Confessions des nouveaux enfants du siècle, chez Salvator. Nous sommes venus par amitié pour Joël et Gaultier, que nous avons hâte d’entendre. Nous remarquons d’emblée que l’atmosphère est tout autre. L’assemblée est peu nombreuse, plutôt âgée (mon mari me fait remarquer que Joël et Gaultier doivent être parmi les plus jeunes de l’assemblée) et nos voisins se montrent assez hostiles à Gaultier, en le critiquant à voix basse dès le début des présentations. Henrik Lindell a opté pour un ordre d’intervention qui ressemble un peu à un plan d’étude philosophique: d’abord le père Jean-Marie Ploux, pour poser des bases de réflexion théoriques, ensuite Gaultier, pour parler de son cheminement propre, et enfin Joël, pour parler de résistance intérieure. J’ai cinq pages de notes sur leurs propos et ne peux pas donc pas tout retranscrire ici. Quelques points-clés, cependant. Gaultier insiste sur le fait qu’il ne faut ni cacher ni brandir son identité chrétienne, qu’il s’agit d’abord d’être et non d’apparaître, qu’il faut rechercher le bien commun en des temps de relativisme absolu et de revendications communautaristes, et surtout qu’il faut être capable, en s’opposant, de proposer des alternatives. Joël, quant à lui, affirme d’emblée qu’il faut savoir à quoi on résiste et se demande si on ne galvaude pas le concept de résistance en parlant d’entrer en résistance sans préciser contre quoi. Il expose aussi les différentes facettes de la résistance de la Bible et parle un peu de son expérience politique. Dans le combat politique, selon lui, nous sommes résistants à tout ce qui pourrait nous changer. Il résiste contre lui-même et à la tentation de ne plus changer.

À la fin des exposés, Henrik Lindell donne la parole à l’assemblée. Une question est posée sur « résister au nom de qui (le Christ) plutôt qu’au nom de quoi ». Puis les questions s’emballent un peu et nous comprenons qu’une partie du public est venue pour régler ses comptes avec « l’Église très à droite » de la Manif pour tous, selon l’expression de Jean-Pierre Denis, et tenter une contre-offensive estampillée « cathos de gauche » Une femme agresse verbalement Gaultier en lui reprochant d’insulter, pêle-mèle, les mères célibataires, les enfants de familles monoparentales, les homosexuels et les enfants grandissant avec un couple homosexuel. Une partie de l’assemblée applaudit. Nous sommes atterrés et nous regardons, avec mon mari et un ami qui est juste derrière nous. Quand Gaultier reprend la parole pour répondre, la femme se bouche les oreilles avec ses mains pour ne pas entendre ce qu’il a à dire. Son calme est impressionnant. Il vient d’encaisser plein de reproches injustes et, pourtant, il répond avec une douceur et un respect incroyable. L’esprit des Veilleurs et de la non-violence est, à ce moment, présent dans Saint-Nizier et j’ai l’impression qu’il y en a, parmi ceux qui ont applaudi, pour y être sensibles. Juste après, deux intervenants se disputent le micro pour jouer à « c’est mon combat qui est plus important que le tien », avec à ma gauche le soutien aux prisonniers et à ma droite l’avortement (tiens, on ne l’avait pas encore eu, celui-ci).

Quelques interventions du public et le recadrage d’Henrik Lindell coupent court à tout ça et tentent de redonner du souffle au débat. Gaultier et Joël insistent sur le fait qu’il faut avoir une vision cohérente du monde et qu’entre le mariage pour tous, Notre-Dame-des-Landes, la lutte contre l’oppression des institutions financières, il n’y a pas un combat plus important que d’autres. Le père Jean-Marie Ploux rappelle que chaque que nous absolutisons une valeur, nous en faisons une idole. Le débat se termine par des applaudissements. À la fin, nous allons remercier Henrik Lindell, Joël et Gaultier et discuter un peu avec eux.
Malgré ces quelques incidents, je repars de ce débat heureuse de ce qu’il ait dépassé le clivage gauche-droite et nous ait donné matière à réfléchir. Comme la veille, je suis rasserénée et fortifiée dans mon propre cheminement, même si je mesure toute la distance qui nous sépare de la frange « catho de gauche » de la génération de mes parents.


Des rencontres et une nuit de prière

L’ambiance des EGC ne se vit pas seulement dans les débats mais aussi dans les rencontres que nous faisons. La FASM (Fraternité des Amis de Saint Médard) a organisé le vendredi soir un twitt-apéro qui rassemble des twittos chrétiens, un évêque, l’équipe de La Vie, le supérieur de la communauté jésuite qui nous accueille, un pasteur, le responsable mondial de la communication des dominicains … Nous sommes heureux de nous retrouver et de découvrir des personnes que nous ne connaissions pas. Samedi après-midi, après le débat, je fais également connaissance de quelques membres des Alternatives catholiques dont le cheminement est proche du nôtre. L’idée même d’EGC porte déjà des fruits puisqu’elle nous permet ces rencontres.

Le point culminant de ces trois jours, c’est bien sûr la nuit du christianisme qui se tient dans la basilique Saint-Martin d’Ainay. Fatigue – et manque d’organisation – oblige, nous n’y faisons qu’un bref passage à la fin de la FASM. Mais quel passage ! En effet, nous arrivons peu à la fin d’un temps de louange, à temps pour entendre les chants de la chorale chaldéenne et du groupe JMJ de Vaulx-en-Velin. Sont au programme un psaume, un hymne de la passion du Christ, plusieurs hymnes de la liturgie orientale. Petit détail, mais d’importance capitale: tout est en araméen, la langue du Christ. Cette tranche de prière se termine par la récitation du « Notre Père » et du « Je vous salue Marie », toujours en araméen. L’assemblée se lève spontanément et s’unit la prière. Nos frères chaldéens nous ont offert un moment de grâce intense.

Pendant que s’installe le groupe suivant, nous observons ce qui fait la beauté de la Nuit du christianisme. Des personnes de tous âges arrivent avec des duvets et des thermos pour se préparer à une nuit entière dans la basilique pour prier, veiller, louer, s’initier aux danses juives, se reposer un peu, et participer aux laudes à 7h30. Même si c’est au-dessus de nos forces, je suis admirative de tous ceux qui ont tenu durant toute la nuit et je me dis qu’entre ceux qui ont tenu le coup et ceux qui sont venus de passage, les chrétiens se sont relayés pour assurer une présence continue dans la prière.

Les États généraux du christianisme se sont terminés par la messe dominicale, célébrée par le cardinal Philippe Barbarin, archévêque de Lyon, à laquelle nous n’avons pas pu assister, mais qui dément l’affirmation selon laquelle ces trois jours étaient sans le Christ et sans sa croix.


Bilan, à chaud

Quel bilan, à chaud, pour les EGC? Ils montrent bien que l’action et la prière ne sont pas incompatibles, contrairement à une idée assez répandue après le concile. Les deux débats dont j’ai rendu compte sont la preuve que toute action chrétienne s’ancre d’abord dans la foi en Christ ressuscité et dans la vie spirituelle qui découle de cette foi. J’en retiens aussi la capacité des églises chrétiennes à proposer des réflexions parfois surprenantes, qui peuvent nous bousculer dans nos schémas mentaux (ah, l’anarchisme chrétien !) et à habiter tous les lieux de vie et toutes les problématiques du 21ème siècle. Il y a des événements qui ont compté dans ma vie de foi. L’édition 2013 des États généraux du christianisme est désormais de ceux-ci.

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3 Comments

  1. Merci pour ce compte-rendu ! Difficile d’y assister de loin mais cela confirme la vitalité et la pertinence de ces EGC (y compris dans l’ardeur des débats, en fait…)

  2. Rétrolien:Revue de Presse : mission, migrants, Metz, EGC, éthique… | Lemessin

  3. Merci pour ce texte! Je me demande si c’est vraiment ça que veut dire Saint Paul… Cette histoire de soumission me turlupine. Et je trouve ça un peu facile de le réhabiliter en disant que non, il a voulu dire que les hommes devaient aimer leurs femmes. Je ne dis pas qu’il n’y a pas de cela également dans son propos, mais ce cher St Paul a aussi écrit que les femmes devaient se taire en public, ce qui va bien avec la soumission au monde masculin… Bref, c’est vraiment une des choses qui me dérange beaucoup chez ce bon apôtre et ce qui a été dit de lui à cette conférence ne me fait pas vraiment changer d’avis à son sujet…

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