Quelques réflexions après la nuit

En parler ou pas? Rédiger à la va-vite un billet énervé pour ajouter ma voix à celles de tous ceux qui s’indignent sur les réseaux sociaux? J’ai failli, hier. J’avais commencé, les phrases s’alignaient toutes seules. Ce billet, je l’ai mûri, construit, rédigé, modifié, plusieurs fois depuis hier soir, par peur de la tentation moralisatrice qui guette tous ceux qui ne se jettent pas dans la bataille. J’ai hésité. La nuit portant conseil, j’ai voulu partager ces quelques réflexions.

Depuis le début de la mobilisation contre la loi Taubira, je me retrouve écartelée entre deux camps. D’un côté, la gauche, ma famille politique d’origine, qui soutient la loi dans sa grande majorité. De l’autre, les cathos, ma famille religieuse, qui forme le gros des troupes de la manif pour tous. Position inconfortable de témoin des insultes volant de part et d’autre et du fossé qui grandit jour après jour entre les deux. Pendant que la droite catholique dénonce la répression policière de la LMPT (ce en quoi je ne peux qu’être d’accord), je me souviens de la mobilisation contre le CPE et des répressions policières relatées par les médias, des articles de Libération (oui, à une époque, je lisais Libération) sur l’augmentation des plaintes policières pour rébellion et outrage à agent, de ces condamnations incompréhensibles accompagnées d’un fichage ADN, suivi d’un refus de fichage, suivi d’une condamnation pour refus de fichage, et ainsi de suite. Dans mes souvenirs, la droite « dure » n’avait pas beaucoup protesté contre les lois sécuritaires ou contre la loi sur la récidive. Aujourd’hui, les rôles sont inversés par rapport à l’époque du CPE et cela ne me réjouit pas. Hier soir, les positions se sont encore durcies après la condamnation d’un jeune homme à deux mois de prison ferme, avec mandat de dépôt, condamnation qui apparaît disproportionnée voire injustifiée au vu des éléments du dossier. J’ai mal pour ce jeune homme, qui va connaître le délabrement des prisons françaises, ce que je ne souhaite à personne, même pas à mon pire ennemi.

Quand une même injustice frappe deux personnes, l’une proche de nous (géographiquement, par les convictions, par la foi, par de nombreux facteurs), l’autre non, il est humain, terriblement humain, de ressentir plus de compassion pour celle qui nous est proche, comme si la proximité avec celle-ci rendait l’injustice qu’elle a vécu encore moins supportable, parce que nous la connaissons, que ça aurait pu être nous plutôt qu’elle, parce qu’elle est des amis de nos amis …

Pourtant, il y a là quelque chose qui m’apparaît fondamental dans la perspective de l’écologie humaine en tant que chrétiens. Au-delà de l’énervement, légitime, que nous pouvons ressentir quand un de nos proches est touché par une injustice, je crois qu’il nous faut arriver à faire abstraction de la dictature de l’émotion pour nous rappeler que tous les hommes sont égaux devant Dieu. En tant que chrétiens, nous postulons l’égale dignité de tous les hommes, quels que soit leur sexe, leur âge, leur orientation politique, leur casier judiciaire. S’il est scandaleux que le refus de prélèvement ADN pour des délits mineurs ou même en l’absence de délit conduise à une condamnation à de la prison, c’est scandaleux pour tout homme, qu’il soit manifestant pour tous ou militant anarchiste. Puisque nous nous émouvons des conditions de détention du jeune homme condamné, cela doit nous conduire à dénoncer celles des personnes condamnées pour les pires crimes qu’on puisse imaginer. [Addendum: cette dénonciation ne remet pas pour autant en cause le bien-fondé des sanctions pénales dans le cas des délits et crimes avérés ni la nécessité que les délits et crimes les plus graves soient sévèrement punis.] D’aucuns diront qu’il est facile pour moi d’écrire ces lignes, alors que je n’ai pas manifesté et que j’ai plutôt tendance à fuir les rassemblements de foule qui risquent de mal se terminer. Je parle ici pour moi aussi, pour moi d’abord. Mais je crois fermement que cette exigence est chemin vers le dépassement de ce qui nous pousse à réagir d’abord selon nos émotions immédiates et qu’elle nous permettra de refonder une véritable éthique de la justice en conciliant le respect dû à tout être humain et le jugement juste. C’est, il me semble, le seul chemin possible vers la vérité à laquelle nous sommes appelés par le Christ à rendre témoignage.

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9 Comments

  1. « S’il est scandaleux que le refus de prélèvement ADN pour des délits mineurs ou même en l’absence de délit conduise à une condamnation à de la prison, c’est scandaleux pour tout homme, qu’il soit manifestant pour tous ou militant anarchiste. »

    Exact. Sauf que les militants anarchistes ne vont pas en prison pour ça, pas même quand, avant, ils ont gazé deux CRS.

    « Puisque nous nous émouvons des conditions de détention du jeune homme condamné, cela doit nous conduire à dénoncer celles des personnes condamnées pour les pires crimes qu’on puisse imaginer. »

    Dans l’absolu, oui. Mais il y a quand même une différence entre un violeur multirécidiviste et Nicolas : l’un des deux mérite la prison.

    Remettre des choses en perspective, c’est bien. Mais attention à ne pas sombrer dans le relativisme. Ce qui n’est vraiment pas très loin d’être le cas ici…

    • En fait, j’ai délibérément omis la question de la justification de telle peine ou de l’absence de peine car je ne voulais pas rentrer dans un concours du genre « les vôtres ne sont pas condamnés » / « les miens sont condamnés plus lourdement ». J’ai déjà tenté, ça n’a servi à rien et ça s’est révélé improductif. Mon propos n’était pas sur l’injustice des peines prononcées car je ne suis pas compétente en droit et je voulais éviter de tomber dans des affirmations hasardeuses, inexactes voire diffamatoire.

      En ce qui concerne la différence entre Nicolas et un violeur multi-récidiviste, je suis entièrement d’accord: le second mérite la prison. L’idée de ce billet n’était pas de verser dans l’angélisme absolu du type « même le pire des salauds ne mérite pas la prison, faut le comprendre » mais de réagir à des propos lus ça et là, en dehors de l’affaire Nicolas. Je ne remets pas en cause la nécessité des sanctions pénales.

      • Dans ce cas nous sommes d’accord, mais je trouve votre formulation maladroite. Vous auriez peut-être dû d’abord rappeler l’injustice, puis en profiter pour rappeler quand même que…

        Ça aurait été plus clair, et on n’aurait pu se méprendre sur vos intentions.

        • J’ai rajouté un petit mot sur la sévérité de la condamnation et son caractère injustifié. Normalement, le billet devrait être plus clair ainsi.

        • Cela ne m’avait pas choqué à la première lecture. Il y a deux choses distinctes, quoiqu’entrecroisées dans ce billet: l’emprisonnement injuste ET les conditions d’incarcérations en France, sachant que sur ce dernier point, la France est lourdement montrée du doigt par les organisations internationales. Est-ce que ce sera le cas sur le premier ? Si oui, cela voudra dire hélas qu’il sera devenu monnaie courante…
          D’autre part, lorsqu’on commence à dire « quand la même injustice a concerné vos adversaires, vous n’avez rien dit », on poursuit généralement par « alors maintenant, c’est votre tour, fermez-la, pouet pouet camembert » (et c’est en effet du relativisme). Or, ce n’est justement pas le cas ici. Il s’agit de dire « alors dénonçons toutes les injustices, toutes les dérives policières, qu’elles concernent notre camp ou celui d’en face, et peu importe que nous soyons en la matière un ouvrier de la première, de la méridienne ou de la dernière heure. »

  2. Oui c’est le génie du christianisme d’être autant à gauche qu’à droite car la vérité se rencontre partout. L’option préférentielle pour les pauvres, c’est un peu une idée de gauche. Le respect de la loi naturelle, c’est un peu une idée de droite. Moi aussi je me sens catho de gauche parfois et mes enfants qui sont franchement à droite me traitent de gaucho quand je leur dis qu’il faut construire 10 000 places de prisons neuves et confortables oui confortables.

  3. « Quand une même injustice frappe deux personnes, l’une proche de nous (géographiquement, par les convictions, par la foi, par de nombreux facteurs), l’autre non, il est humain, terriblement humain, de ressentir plus de compassion pour celle qui nous est proche, comme si la proximité avec celle-ci rendait l’injustice qu’elle a vécu encore moins supportable, parce que nous la connaissons, que ça aurait pu être nous plutôt qu’elle, parce qu’elle est des amis de nos amis … »
    Je suis tout à fait d’accord avec vous, et c’est ce que je trouve le plus difficile dans les débats actuels (ça pointe également l’attitude chrétienne vers laquelle nous devons tendre). En revanche, je trouve que la comparaison choisie plus haut avec les manif contre le CPU est assez malvenue. Il y a une énorme différence entre une manifestation non-violente et les fous-furieux que je voyais à l’époque venir casser du CRS place de la Sorbonne. Vous allez bien sûr me répondre que certains des victimes du zèle policier n’avaient pas tapé, ni cassé et étaient innocentes, mais (à moins que vous ayez des exemples me contredisant) elles étaient en bordure d’une situation très violente, et qui justifiait une action du même ordre de la part des policiers, ce qui n’est pas le cas pour les événements actuels.
    Peut-être qu’on peut parler de fichage ou de prisonniers politiques dans les deux cas, mais l’une des situations, par sa non-violence, enlève toute excuse aux forces de l’ordre.

    • @Thibaud: sur le CPE, je distingue les manifestations autorisées et déclarées ayant donné lieu à des arrestations arbitraires et les événements s’étant déroulés place de la Sorbonne, dont les participants ne m’inspirent aucune indulgence.

  4. « Puisque nous nous émouvons des conditions de détention du jeune homme condamné, cela doit nous conduire à dénoncer celles des personnes condamnées pour les pires crimes qu’on puisse imaginer. »
    1) Il me semble très dommage de croire que tous ceux qui s’indignent de la détention de Nicolas n’ont jamais dénoncé auparavant les terribles conditions de détention dans nos prisons. Je ne pense pas – ou j’espère ne pas – parler seulement en mon nom propre en disant que ces conditions sont scandaleuses même pour des coupables qui méritent la prison, que ce n’est (hélas) pas un scoop, et que je n’ai pas attendu Nicolas pour le dire ; et j’irai même jusqu’à dire que c’est précisément ces conditions scandaleuses, dont les juges ont parfaitement connaissance qui doivent nous pousser, aujourd’hui, à nous insurger contre cette détention.
    2) Fik a déjà soulevé ce point, mais j’insiste : on s’en fout de savoir quelles sont les opinions de ce jeune homme (gauche, droite, anarchiste, pro-mariage ou pro-manif, c’est des clivages artificiels, et qui se recoupent même parfois) ; il est actuellement en prison alors qu’il n’y a aucun véritable motif de condamnation, point qui me semble capital. Ils ont juste voulu le briser. Et quand c’est fait sciemment – c’est-à-dire pas du fait d’une erreur judiciaire – à un innocent (certes, il n’est pas tout blanc, mais je pense me faire comprendre) pour des motifs uniquement politiques, voire idéologiques, oui, c’est cruel, c’est inhumain, c’est pire, pire que tout le reste.
    3) Venez aux veillées, mettez les pieds dans les manifs, vous verrez qu’elles ne tournent pas mal et que les after ne font pas partie de ces manifs ; vous verrez aussi que nous défendons tout un chacun, du porteur de sweat LMPT du XVIe au porteur de sweat à capuche du 9-3 ; du militant Manif pour tous au militant NNDL, etc.

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