Petites cases

Le soir de l’élection du pape François, une amie de fac, A., que j’avais un peu perdue de vue, m’a envoyé un message sur Facebook. Elle avait suivi l’annonce du cardinal Tauran et la première apparition de François à la télévision et voulait participer à l’élan de la jeunesse qu’elle ressentait après cette élection. Aujourd’hui, je me demande ce que pense A. de la jeunesse catholique dont elle entend parler et qu’elle voit à la télé et dans les médias (oui, je sais, les médias…). A. est encartée et militante PS, en faveur du mariage pour tous. Aux yeux d’une partie des manifestants « pour tous », elle fait donc partie de ces gens honnis, ceux qu’on peut insulter à grands coups de « socialos fachos », « socialos salauds » ou autres joyeusetés du genre « socialos collabos ». Comme mes amis de fac, comme mes amis syndicalistes, A. a l’indignation fermement collée au cœur contre les injustices de ce monde qu’elle ressent. Mais elle a beau être en recherche, avoir envie de s’enthousiasmer pour le pape François, selon une grille de lecture manichéenne mais un peu trop répandue en ce moment, A. est rangée dans les petites cases des gens infréquentables par les catholiques puisque de gauche et pro-loi Taubira.

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Les petites cases, grilles de lectures néfastes. « Catho = de droite », « de droite = anti-loi Taubira », « pro-IVG / mariage pour tous = personne à fuir », « de gauche = pro – loi Taubira », « anti Notre-Dame-des-Landes = pro loi Taubira » (en vertu de quoi?) et ainsi de suite. Qui n’a pas été confronté à ces jugements hâtifs qui réduisent une personne à ses opinions et déterminent sa valeur à partir de sa compatibilité avec nos préjugés?

Ces jours-ci, les analyses médiatiques (auxquelles il faudrait, en théorie, n’accorder aucune importance) et les réseaux sociaux bruissent de jugements à l’emporte-pièce. Prière de se conformer aux petites cases prédéfinies et de cacher sa complexité, car la complexité d’une opinion ne peut être que le signe d’une hypocrisie. Mais quelle place, alors, pour tous ceux qui refusent de se plier à une grille de lecture qui, en réalité, dispense surtout de penser? Ce qui tient lieu de débat au sujet de la loi Taubira procure une grande lassitude. T’es catho? T’es anti-loi Taubira? T’es homophobe, facho, nazi, j’en passe et des meilleures. Moi dont les racines politiques plongent dans la gauche de la gauche, la lecture de Facebook et de Twitter me laissent un sentiment amer. Ma tweetlist de gauche et / ou écolo insulte copieusement les anti-loi Taubira, les anti-loi Taubira ne sont pas en reste de mots aimables adressés aux premiers, surtout au sujet de Notre-Dame-des-Landes, dont les gendarmes se sont retirés. Au milieu de tout ça, je pense à ces amis qui ont déjà, en un week-end, enchaîné une manif anti-Notre-Dame-des-Landes et une manif anti-loi Taubira, et qui projettent d’aller manifester cet après-midi à Paris avec une pancarte « Notre-Dame-des-Landes – loi Taubira : même combat ».

Il est une autre grille de lecture qui a fini par m’être insupportable, celle qui oppose la « France bien élevée, silencieuse, celle qui se réveille et se lève » lors de la manif pour tous à je ne sais quelle France, mais on devine qu’il s’agit de la France « qui a l’habitude de manifester ». Là encore, l’opposition est un peu rapide. La référence au mouvement anti-CPE étant un des passages obligés de cette prose, apportons un regard de l’intérieur. J’étais de mouvement anti-CPE. Je l’ai fait. J’ai donc connu certains des jeunes qui manifestaient, dont A. Eux aussi sont bien élevés, ils se lèvent quand un adulte rentre dans la pièce, ils disent bonjour et au revoir, ils laissent leur place aux personnes âgées dans le métro, ils n’ont rien des voyous dont « la France bien élevée » se plaint de l’incivilité. Ce sont des jeunes gens bien. Eux manifestaient, ils n’étaient pas de ceux qui allaient se frotter à l’extrême-droite sur le boulevard Saint-Michel le soir. Quand un membre du syndicat auquel nous appartenions a lancé une boule de pétanque sur un CRS et s’est fait embarquer, ils ont voté sans hésitation son exclusion du syndicat.

À chaque fois que j’entends l’expression « la France bien élevée », je ne peux m’empêcher de repenser à cette jeune femme au look BCBG bien sous tous rapports, croisée devant l’aumônerie étudiante en plein CPE, qui nous a expliqué froidement qu’elle n’en avait rien à faire puisque, elle, de toutes façons, elle serait fonctionnaire plus tard et donc qu’elle ne serait pas concernées. Catholique et bien élevée peut-être, égoïste sans aucun doute.

Plusieurs textes soulignent aujourd’hui l’orientation anti-libérale de la manif pour tous et la protestation devant une société qui ne prétend offrir aucun autre sens à notre vie que d’être des moutons consommateurs obéissant à l’impératif de jouissance. Ça tombe bien, économiquement, A. et les autres pourraient co-signer pas mal des propos qui vont en ce sens. À condition qu’on accepte de les écouter, sans préjugés.

Heureusement, depuis le début de la manif pour tous, j’ai rencontré beaucoup de personnes, de tout bord, qui réfutent ces rangements dans des cases, à la pensée complexe, loin des grilles de lectures stéréotypées. Qu’elles soient de droite ou de gauche, j’ai pris un réel plaisir à discuter avec eux, à mieux les connaître. Que ce soit avec eux ou avec A., ensemble, nous construirons une société où les petites cases n’existeront pas.

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3 Comments

  1. Bravo!
    Sale temps en effet pour tous ceux qui ont le malheur de ne pas rentrer dans les petites cases…

  2. Je pense effectivement que votre amie À. est « incasable » (pas péjoratif du tout): un tel grand écart entre le Pape François et la loi Taubira est effectivement unique…

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